Lettre à mon fils

Crédit : Victoria Sarazin
Crédit : Victoria Sarazin

Yaffo, le 27 mars 2020

Mon amour de fils

J’ai si souvent imaginé t’écrire.

Quand tu te serais engagé, tel le Marius de Pagnol, pour une croisière au long cours sur je ne sais quel trois-mâts en direction de je ne sais quelle île au trésor, et moi, mère courage éperdue (fuck Fanny), je t’aurais donné des nouvelles de la terre ferme en priant pour que tes pirates soient de bons pirates…

Ou alors quand tu aurais entrepris ton tour du monde initiatique vers des contrées inconnues et lointaines, ne donnant que peu de nouvelles et te laissant pousser la barbe, et moi, comme le père de Marco Polo, j’aurais cueilli entre les lignes tes précieuses découvertes et les aurais religieusement compilées en attendant le retour triomphal du fils prodigue…

Ou encore, quand tu aurais suivi une sirène exotique au bout du bout de la Terre, moi, j’aurais fait ma marquise de Sévigné épistolaire (rigole, rigole) et sans jamais me plaindre t’aurais raconté avec esprit les derniers potins du royaume…

Ou même, quand tu serais devenu diplomate comme le Solal d’Albert Cohen, j’aurais patiemment attendu que tu me fasses signe en te préparant des brioches, toute belle dans ma robe de mère heureuse, et quand j’aurais été mourante, j’aurais fait semblant de vivre encore et t’aurais fait suivre des lettres pour que surtout tu ne doutes jamais de ton destin, comme la mère de Romain Gary dans la promesse de l’aube…

Mon fils.

J’imagine ton sourire exaspéré en me lisant. Quoi ? Tu sais bien que je me fais toujours plein de films…

La vérité est que tu as fait tout ça et plus encore et moi, je ne t’ai jamais écrit. Pourquoi ? Mais parce que tu ne m’en laisses pas l’occasion ni le temps, toi qui toujours, me réserves une place de choix dans cette vie magique qui est la tienne. Sans concession et sans pitié, tu continues à me pousser dans mes retranchements et à malmener mes certitudes, m’offrant ainsi les délices de la curiosité éternelle, de la remise en question perpétuelle. Me traitant de folle sans que jamais ne se démente ta tendresse. Petit insolent.

J’en ai, de la chance… Merci mon coeur, pour ce partage incessant et revigorant, merci pour ton intelligence, merci pour ta bonté.

Et voilà que ce soir, je t’écris, alors que nous vivons à la même heure et dans la même ville. Que nous allons bien, tous les deux. Quelle étrange expérience. Nous confinons à quelques rues l’un de l’autre et cette distance soudain nous sépare plus que les milliers de kilomètres de tous les voyages de la terre…

J’ai essayé au début de convaincre tes soeurs que ce serait bien de nous réunir. Nous vous aurions donné une chambre. Mais il n’y a pas Internet à la maison. Il n’y a qu’une seule salle de bains. Et les WC ne sont pas séparés. Les filles assurent qu’il y aurait eu un meurtre avant une semaine.

Elles n’ont pas tort, je sais bien mais je pense à ton grand-père qui est resté jusqu’à son mariage chez ses parents, rue Vacon à Marseille. J’essaie de comprendre comment ils ont vécu à 5 dans les 20m2 de leur appartement sous les toits, à une encablure du port, certes, mais tout de même. Cinq étages, sans ascenseur. La salle de bains, c’était une bassine et un broc, comme au Moyen-Age. L’eau de la toilette, il fallait la faire chauffer à la bouilloire. Ma grand-mère si féminine, mon grand-père si élégant, mon père si précieux, les deux autres. La guerre au milieu. Comment diable ont-ils pu faire ?

Et ils partageaient les WC turcs du palier avec le voisin, un doux géant qui ressemblait comme un frère au rival de Popeye, celui qui se serait bien tapé Olive, on l’entendait bousculer le rideau de porte en capsules de bouteilles de bière qu’il s’était confectionné, ciel, les avait-il toutes bues, quelle santé, et nous les petits, on le regardait par le vasistas s’engager dans les escaliers avec le panier de pralines qu’il allait vendre sur la plage. Je ne sais même pas quel était son nom quand j’y pense.

Quelles étranges leçons nous donne ici la vie… La première étant que ton grand-père a définitivement raison quand il répète que nous ne pouvons pas comprendre. Saurons-nous en tirer les enseignements qui s’imposent ? Je n’en suis pas sûre.

Prends soin de ta sirène, mon fils et prends soin de toi.

à propos de l'auteur
Elle a fait de la radio, de la presse écrite, beaucoup de dessins et des chroniques d’audience en France. Depuis 10 ans en Israël, elle enseigne et a même fini par ouvrir une galerie d’art (ce pays rend fou). Plus concrètement, elle est surtout la mère dépassée de trois merveilles de gosses et réussit très bien le clafoutis, le crumble et le tiramisu.
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