Lettre à mon fils 7 : Le vieux Shimon et la mer

Crédit : Victoria Sarazin
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Yaffo, le 8 février 2021

Mon amour de fils,

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Laisse-moi te raconter comment j’ai rencontré Shimon.

Il était avec Raymond, celui qui a le magasin de matériaux de construction en haut de la rue Hayamit et Raymond lui a dit, demande-lui à elle, elle est française. Et Shimon m’a demandé est-ce qu’en France on peut mettre un locataire dehors ?

Je lui ai répondu qu’à priori, on n’en avait pas le droit, surtout en hiver et je lui ai raconté un film dont je ne me souviens plus le titre mais qui m’a infiniment perturbée, histoire de cette fille qui part pour le week end et qui trouve à son retour son studio investi par un Bulgare ou un Serbe, je ne sais plus, un costaud en tout cas, qui a changé sa serrure et s’est installé.

Elle appelle la police qui lui explique qu’on ne peut pas déloger quelqu’un qui est dans un appartement. D’autant que c’est lui qui a les bonnes clés… De fait, il s’avère que tant que le type est chez elle, elle ne peut rien faire, à part engager un avocat. La petite décide alors de camper de l’autre côté de sa porte et d’attendre que son coucou sorte, mais le mec est malin, il se fait tout livrer et ne met pas un pied dehors. C’est la solution. La dégourdie subtilise une pizza à un livreur, la pose assez loin de la porte près de l’ascenseur et quand le type s’aventure dans le couloir pour aller prendre sa pizza, elle se jette chez elle et s’enferme. Fin du film.

Shimon ouvrait de grands yeux. Il s’est tourné vers Raymond, tu vois, lui a-t-il dit, en France, on ne pourrait pas me mettre dehors.

Crédit : Victoria Sarazin

Shimon est un vieux monsieur athlétique de 72 ans. Un diabète violent lui a mangé une jambe, mais ça ne l’empêche pas de gambader toute la sainte journée. Il m’a raconté comment quinze jours plus tôt il avait trouvé des scellés sur la porte de son petit appartement sous les toits où il est né et a toujours vécu.

Le tout assorti d’un procès-verbal lui indiquant que sa présence sur les lieux était illicite. Les voisins l’ont aidé à couper le gros cadenas, qu’il attende au moins le procès chez lui et pas à la rue. Pour faire bonne mesure, Shimon a proposé le gîte à Isaac, un autre malheureux comme lui à qui on a aussi volé sa maison et qui dort depuis dehors dans le quartier du marché aux Puces.

J’ai proposé à Shimon d’écrire son histoire et je l’ai rejoint chez lui le lendemain. Je me doutais bien qu’il manquait quelques éléments à l’affaire, mais la réalité dépassait très largement mon imagination.

Le petit appartement sous les toits s’est avéré être une maison dans une rue magique de Yaffo. Une maison encombrée par soixante dix années de vie désordonnée ce qui fait qu’effectivement, Shimon vit à l’étage, sous le toit, par la force des choses et de l’encombrement. Rien qu’en voyant la porte d’entrée historique, j’ai compris que le cas était grave. La mer, très bleue au loin, derrière la trouée verte de la mezzanine, n’arrangeant pas les choses.

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Mais Shimon, tu m’étonnes qu’on veuille te prendre cette maison. Elle est juste exceptionnelle. Et merveilleusement placée. Sans doute, sans doute, mais moi, j’y suis né. Je suis né dans la chambre du bas, là, tu la vois ?

Près de lui, tandis qu’il sortait les verres, son pote Isaac hochait la tête. Tu habites ici, Isaac ?

Oui, Shimon m’héberge. Moi aussi, on m’a pris ma maison. 

Et un peu plus bas, mais moi, j’ai raison et ma maison, je vais pouvoir la récupérer. Allons bon. Raconte.

Isaac ne s’est pas fait prier. Il m’a raconté qu’il vivait en Israël depuis plus de 50 ans. Que quand tout ce souk planétaire pandémique avait commencé, il avait décidé d’aller rendre visite à sa famille à Marseille, pourquoi non ? Et qu’à son retour, il avait découvert qu’une femme habitait sa maison. Que fais-tu chez moi ? lui avait-il poliment demandé et la femme avait sorti un acte de propriété. Un escroc lui avait vendu la maison de Isaac pendant que celui-ci était en France. Un procès était en cours. Et en attendant, la mairie avait proposé à Isaac de le reloger à Bat Yam, mais Isaac avait répondu, primo, j’habite Yaffo depuis toujours et je ne vois pas ce que j’irais faire à Bat Yam et deuzio, si vous me relogez, tout le monde va s’imaginer qu’on a tout le temps et l’affaire va traîner. Alors moi, je préfère attendre devant ma porte. Et donc, c’est devant sa porte, dans le froid et la pluie, que Shimon l’avait cueilli il y avait de cela quelques semaines. 

Shimon, pendant ce récit, avait fini de dérouler soixante ans de procédures sur la petite table extérieure.

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Son père était déjà en procès avec Amidar. La première relance datait de 1956. Et moi, je commençais un peu à comprendre ce qu’avait voulu dire Isaac.

Je n’avais jamais entendu parler de Amidar avant Shimon. Je ne pense pas dire une énorme bêtise en disant que c’est un peu l’équivalent du service des HLM français.

Enfin, peut-être que c’est quand même un peu une bêtise. Après enquête, il s’avère que Amidar, c’est le service qui prenait en charge le logement des nouveaux arrivants à la création de l’État. Le KKL gérait la terre et Amidar gérait le logement. Quiconque arrivait en terre d’Israël se voyait proposer une location à un prix ultra préférentiel, avec dans un grand nombre de cas, une proposition d’évolution du contrat en location vente. Ce qui permit à nombre d’immigrants d’accéder à la propriété. 

La maison de Shimon n’entrait bien évidemment pas dans ce dernier cadre. D’autant que le père Shimon avait eu tôt fait de partager sa location avec un pêcheur arabe voisin.

à propos de l'auteur
Elle a fait de la radio, de la presse écrite, beaucoup de dessins et des chroniques d’audience en France. Depuis 10 ans en Israël, elle enseigne et a même fini par ouvrir une galerie d’art (ce pays rend fou). Plus concrètement, elle est surtout la mère dépassée de trois merveilles de gosses et réussit très bien le clafoutis, le crumble et le tiramisu.
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