Lettre à mon fils 4 : Tutoriel d’enfance

Crédit : Victoria Sarazin
Crédit : Victoria Sarazin

Yafo, le 7 mai 2020
Mon amour de fils,

En cette période surréaliste de cohabitation forcée, les adultes ayant récupéré les tablettes, télés et autres ordinateurs, il a bien fallu trouver des activités annexes pour les gosses. Pendant que fleurissaient de toutes parts des tutoriels divers, inégalement inspirés, de découpage, jardinage, bricolage, coloriage, pâtissage et tout plein de trucs en « age » pour occuper ceux qui n’ont justement pas celui de s’activer librement tout seuls, il est très vite apparu qu’il n’était pas tant question de s’occuper des enfants mais bien plutôt de les occuper.

« Occuper » les enfants. Cartographier leur territoire. Coloniser leur temps…

Je ne suis pas sûre que ce soit une si bonne idée d’aliéner comme ça, à l’instar de tous les colons du monde, comme souvent en toute bonne foi, ma foi, la créativité, l’inspiration propre, la personnalité même de ceux qui sont rien moins que notre relais vers le futur, notre projection dans l’avenir. Au nom de l’amour des prochains qui n’auront jamais été si prochains.

Parce que c’est ça l’histoire. Nous accomplissons le prodige de transmettre à notre descendance notre peur du vide et notre phobie de l’ennui entre 2 shots de Ritaline. Beau travail, il n’y a pas à dire.

« Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire…”. J’ai cette image de Anna Karina dans sa petite robe rouge faisant ricocher ses cailloux dans la mer en chantonnant cette phrase. C’est si joli, l’ennui.

L’ennui, c’est le temps qui nous est donné pour envisager le rien. Pour faire connaissance avec nous-mêmes. Pour peu qu’on s’en donne la peine, ce n’est pas la même chose.

Mon fils. Ma plus grande crainte de mère quand vous étiez petits, tes sœurs et toi, était d’envahir votre enfance. De la faire frire avant de la tremper dans le miel. De la noyer dans le sucre. Je voulais que vous viviez votre vie à vous, dès le tout premier jour de la toute première année.

C’est un truc que savent ceux qui lisent. Un parent est une formidable entrave à l’aventure et ce n’est pas pour rien que nombre de héros sont orphelins. Huckleberry Finn, Tom Sawyer, Oliver Twist, Judy, la petite mignonne de Papa longues Jambes, c’est comme ça que m’appelait ta grand-mère, Pinocchio, Peter Pan, Blanche Neige, Cendrillon, Heidi, le petit Rémi de Sans famille… Le petit Prince. Harry Potter.

J’aime à penser que ton enfance, tu l’as vécue tranquille. A ton rythme. L’aventure et les tiramisus de ta mère dans la même vie, c’était bien, non ? Une enfance win win en quelque sorte.

Du coup, quand tes sœurs et toi vous évoquez vos souvenirs, votre indépendance fait ouvrir de grands yeux aux auditeurs qui connaissent ma tendance mère koala. C’est pourtant rigoureusement ainsi que vous avez grandi. Libres, joyeux et téméraires.

Moi, je vous regardais vivre avec de la menthe qui pousse dans le cœur comme disait ta grand-mère citant la sienne. C’était sportif et bruyant, mais tellement excitant et agréable. Tout vous intéressait, et surtout les gens. Vous organisiez des cabanes sous les lits, des maisons dans les arbres, les tuyaux d’arrosage étaient des lianes et les bassines des navires. Vous aimiez les courses, les cabrioles, les feutres, la colle et par dessus tout les petits personnages avec lesquels vous inventiez des vies plus belles que ne le seront jamais toutes les vies des Sims. Les échecs sont je crois le seul jeu dont vous n’ayez pas revisité les règles et il y avait toujours un puzzle en cours.

Vous ne me sollicitiez pas à chaque pirouette et je ne passais pas mon temps à battre des mains ou à m’extasier sur vos prouesses. Je ne les racontais pas non plus en société, enfin, pas souvent, enfin j’espère. Vous me voyiez lire et vous lisiez, vous me voyiez dessiner et vous dessiniez. Vous inventiez des histoires et vous écriviez des livres. Tes sœurs organisaient des défilés de mode pendant que tu démontais tes gargouilles. Il y avait bien plus d’échange et de partage que d’activités. Nous étions les colocs les plus cools de la terre.

On se parlait normalement, avec des mots normaux, il n’y a jamais eu chez nous de bobo, dodo, popo, sussu et je ne sais quoi encore. Nous ne regardions que très rarement la télé et nous écoutions de la vraie musique. Simply red, Barry White, Gershwin et la Callas. Vous adoriez rester à la maison et vous étiez toujours prêts à aider. Vous me poussiez hors de votre chambre en disant, c’est bon, t’inquiète, on n’a besoin de rien.

Quand je vois les jeunes adultes que vous êtes devenus, je me dis que décidément, oui, c’était ça qu’il fallait faire.

Prends soin de ta sirène, mon fis, et prends soin de toi.

à propos de l'auteur
Elle a fait de la radio, de la presse écrite, beaucoup de dessins et des chroniques d’audience en France. Depuis 10 ans en Israël, elle enseigne et a même fini par ouvrir une galerie d’art (ce pays rend fou). Plus concrètement, elle est surtout la mère dépassée de trois merveilles de gosses et réussit très bien le clafoutis, le crumble et le tiramisu.
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