L’Eté arabe

Jonathan, Français devenu aussi Israélien et pur Telavivien depuis une dizaine d’années, a pris l’habitude de réunir, sur la plage ou dans un de leurs bistros favoris, un petit groupe d’amis francophones pour échange, discussion, informels et conviviaux.

Il a aussi pris l’habitude de transcrire ces débats dans des articles. Afin de faire entendre, sur Israël principalement, mais sur le monde environnant en même temps, un récit indépendant, spontané, libre et non formaté.

Voilà donc le dernier spécimen de cette production, sur le thème prometteur de l’été arabe, pour les lecteurs de Times of Israel.

Ils le considéraient tous comme un ‘’original’’, jusqu’à pour certains, comme un hurluberlu. Mais sympathique et souvent, ‘’décalé’’. Réunis ce matin-là, à couvert sous le feuillage protecteur d’un des arbres majestueux du grand parc, en bordure de la ville, le groupe l’observa patiemment déplier sa grande carcasse et se dresser devant eux. Fidèle à sa réputation, de sa voix rocailleuse, il leur proposa de le suivre dans une démonstration qui risquait de les décoiffer. Pour preuve, son titre même :

L’Eté arabe en Israël.

Tous se souvenaient sans doute du dessin apparaissant au tout début du récit magique du ‘’Petit Prince’’. Un boa enserrant dans ses anneaux un animal impuissant. Dessin transformé par Saint Exupéry ‘’comme ceci’’. Et il exhiba, sortie miraculeusement de sa poche, une copie agrandie du mystérieux croquis. « Hé bien, nous y voilà », proclama-t-il. Il est temps. Temps de passer de l’interminable situation bloquée à un processus actif de digestion. Ou, si l’on préfère, d’assimilation. Dans son enthousiasme, il se mit à faire les questions et les réponses.

Pourquoi le temps est-il venu ? Parce que l’absurdité de la guerre n’a que trop duré. Cent ans, c’est suffisant. Et parce que l’absurdité morale et pratique que fait subir au pays l’assemblage hétéroclite qui le gouverne en ce moment, crée une exigence nouvelle pour toute politique alternative.

Quelle exigence ? Comme le démontre le Petit Prince aux grandes personnes trop raisonnables, celle d’affronter l’aveuglante réalité. Quelle réalité ? Celle de l’existence, à côté de la majorité dominante juive, de l’existence d’une population arabe. Bien réelle. Que la morale comme le réalisme ne peut, plus longtemps, maintenir dans le sous statut, ou dans le no statut.

A ce stade de la démonstration, sentant que sous l’exercice de forme, on ‘’entrait dans le dur’’, Jonathan poussa le conférencier atypique à venir plus concret sur le fond.

Le ‘’grand escogriffe’’ ne déroba pas. Comme le Petit Prince, il fut définitif. Ça suffit. Ça suffit de protester sans proposer. Ça suffit de mettre le vrai problème majeur de la société israélienne sous le tapis de l’indifférence, ou de la force. A l’indignité, à l’incompétence, à la prévarication, à l’idéologisme, il ne suffit pas d’opposer un retour à la justice, l’égalité, le sérieux, la laïcité. Il faut du courage.

Celui de la rupture avec l’indifférence ou la force. Celui de l’engagement vers la recherche de la solution de la question majeure, incontournable : la coexistence entre les deux populations arabe et juive. Question majeure sous traitée dès la création de l’Etat. Mal traitée depuis. Qui, de fait, empoisonne la vie interne, la vie externe du pays, de sa population.

Il est venu le temps, le temps d’oser. Mettre carrément sur la table le passage de l’étouffement au vivre ensemble. Doublement. D’abord en planifiant la mise à niveau complet des minorités arabes en Israël, à égalité avec la majorité juive. En pleine citoyenneté. Langue, budget, transport, habitat, éducation. Avec beaucoup de doigté. Ensuite en entamant le chemin ardu d’une paix équilibrée avec les Palestiniens. Avec beaucoup d’obstination. Pour vaincre les blocages côté israélien.

Pour vaincre l’immaturité, les oppositions internes, la corruption, les frustrations, du côté palestinien. En crédibilisant la démarche par l’appui de cautions extérieures. Dans les deux cas, la méthodologie devra être celle du « bottom-up ». Faire surgir d’abord les solutions du terrain. Afin de faire bouger les lignes. D’apprendre à se connaître. A faire des choses ensemble. Afin de contraindre, contrôler, corriger l’échelon politique. Inévitable autant que dangereux.

Le Petit Prince, c’est une belle histoire, glissa Jonathan, un peu traitreusement, profitant d’une reprise de souffle de l’orateur. Traîtrise un peu complice, aussi. Qui ne fit que relancer la fièvre du discours. Que vaut-il mieux ? Continuer à étouffer la question arabe. Ou l’ingérer ? Pour, finalement, la gérer. En toute morale, en toute pratique. Où se trouve le réalisme. Pas dans le déni de la réalité. Que faut-il ? Un peu de courage de la génération actuelle. Pour délivrer les générations qui suivent.

Pour le printemps, c’est un peu tard. Mais Israël peut bien s’offrir un été arabe !

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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