L’espion, le juge et le politique

© Stocklib / Alexey zatevahin
© Stocklib / Alexey zatevahin

Ce pourrait être le titre d’un bon roman policier, mais c’est le nom d’une manœuvre politique aux relents douteux. Le rôle de l’espion revient au désormais célèbre logiciel Pegasus ; celui du juge est tenu par le tribunal de Jérusalem qui examine les trois affaires dans lesquelles Binyamin Netanyahou est mis en examen ; ce dernier joue le rôle qu’il affectionne le plus : celui de star de la vie politique israélienne.

Des responsables de la police et de la justice auraient utilisé le logiciel espion pour écouter des conversations téléphoniques de la famille Netanyahou et de quelques proches de l’ancien Premier ministre compromis dans les affaires dont il répond devant la justice. Le Likoud croit tenir ici le moyen permettant d’en finir avec le cauchemar judiciaire provoqué par un Binyamin et une Sarah Netanyahou voulant à tout prix bénéficier d’une couverture médiatique favorable.

Les responsables des enquêtes ayant conduit à la rédaction d’un acte d’accusation, Rony Alsheich, chef de la police, et Avichaï Mandelblit, conseiller juridique du gouvernement, jurent leurs grands dieux que leurs services n’ont jamais autorisé des écoutes téléphoniques illégales.

Dans le climat délétère causé par cette affaire, la défense de Binyamin Netanyahou exige du tribunal de Jérusalem la suspension du procès. Plus encore, le Likoud demande qu’une commission d’enquête nationale – c’est-à-dire indépendante des pouvoirs exécutif et législatif – soit chargée de faire toute la lumière sur cette affaire. Au sein de la coalition, des ministres importants, comme Benny Gantz dont le téléphone a été piraté pendant les campagnes électorales, soutiennent cette demande.

A l’heure où ces lignes sont écrites, le Premier ministre, Naftali Bennett, hésite encore. Il aurait tout intérêt à ce qu’une telle commission conclue à l’absence de toute intervention politique dans la mise en place d’écoutes téléphoniques. Mais en est-on si sûr ? Il suffirait de semer le doute chez les magistrats pour que ceux-ci infligent une peine mineure à l’ancien Premier ministre.

L’insubmersible chef de l’opposition et ses acolytes espèrent encore mieux : que ces trois affaires soient classées sans suite. Binyamin Netanyahou, en sus d’un succès judiciaire, emporterait alors un avantage décisif : pouvoir se présenter devant le bon peuple comme victime de l’acharnement d’une police et d’une justice voulant sa perte.

Le Likoud et son chef auraient alors tous les arguments pour renverser le gouvernement et gagner les élections. Mais ce rêve pourrait se transformer en cauchemar s’il apparaissait que l’ancien gouvernement avait utilisé des moyens illégaux afin de discréditer l’opposition. En piratant le téléphone de Benny Gantz, par exemple. Comme dans les films d’espionnage, cette affaire devrait connaître bien des rebondissements. Et peut-être pas au bénéfice de ses commanditaires.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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