Les vedettes de Cherbourg

Les cinq navires en attente à Cherbourg. Crédit : IDF Spokesperson's Unit / CC BY-SA 3.0
Les cinq navires en attente à Cherbourg. Crédit : IDF Spokesperson's Unit / CC BY-SA 3.0

Pour la majeure partie de la population israélienne, Cherbourg est plus qu’un port en France. C’est le nom de l’aventure la plus rocambolesque de la marine de l’Etat juif.

L’affaire commence en 1965, quand la marine israélienne décide de se moderniser en ayant recours à des vedettes allemandes. Mais il est interdit aux Allemands de vendre des armes aux belligérants du conflit moyen-oriental. Le choix se porte alors sur les chantiers navals de Cherboug. La commande est passée, les livraisons commencent en avril 1967… mais intervint la Guerre de Six Jours, – Juin 1967 -, et le 28 décembre 1968, Israël lance une attaque contre l’aéroport de Beyrouth en représailles au détournement d’un avion de ligne israélien par le F.P.L.P, dont le quartier général se trouve dans la capitale du Liban.

L’opération israélienne, qui causa la destruction de 13 avions libanais sans faire aucune victime, suffit à provoquer la colère du Général de Gaulle, lequel déclara « les actes exagérés de violence comme celui qui vient d’être commis par les forces régulières d’un Etat, sur l’aérodrome civil d’un pays pacifique et traditionnellement ami de la France ».

Pas un mot sur le fait que l’action israélienne était une riposte à l’attaque par un commando palestinien d’un avion israélien d’El Al à Athènes, causant la mort de deux personnes.

LE 3 Janvier 1969, la France décréta l’embargo sur toutes les armes à destination d’Israël. Le même jour, Jean Blancard, délégué ministériel à l’armement, informe l’Amiral Limon (1) de la mesure prise par le Général de Gaulle. Sur ces entrefaites se produit à Paris un important changement politique : suite à l’échec d’un referendum sur la décentralisation dont de Gaulle a pris l’initiative, il annonce le 28 avril 1969 sa démission.

Le 15 juin 1969, Georges Pompidou est élu à la présidence, suscitant un réel optimisme, mais il sera le fidèle héritier de De Gaulle.

L’Amiral Limon, brillant stratège réfléchit à une solution ; face à des alternatives, il choisit celle de mettre au point une opération régulière ou le droit serait respecté.

Pendant ce temps, en Israël, l’opération Noa se préparait dans le plus grand secret et la marine était en état d’alerte. La vigilance la plus grande était aussi observée à Cherbourg.

Israël ayant formellement renoncé à ses droits sur les vedettes et ayant été indemnisée en conséquence, les vedettes sont revendues par les Constructions Mécaniques de Normandie à la société Starboat, domiciliée à Oslo et représentée par un respectable homme d’affaires norvégien Ole Martin Siem. Or l’adresse norvégienne est une simple boite aux lettres que monsieur Siem, ancien résistant et authentique ami d’Israël, a accepté de mettre à la disposition de l’opération.

Tout était prêt, lorsque le 16 décembre eut lieu à Cherbourg le lancement du sous- marin atomique français « Le Terrible », en présence du Premier ministre Michel Debré et de la presse nationale et internationale. Parmi les journalistes, se trouve Anthony Mann le correspondant du Daily Telegraph, plus curieux que les autres. Il remarque la présence des 5 vedettes israéliennes. Son flair le fait téléphoner à l’Ambassade d’Israël ou le remplaçant d’Avi Primor – porte-parole – a la maladresse de donner textuellement la réponse de Limon. Anthony Mann comprend au quart de tour et câble à son journal le scoop « Israël construit des vedettes à Cherbourg mais leur avenir est incertain. Il est possible qu’une partie de l’équipage retourne en Israël à Noel ».

Du 17 au 19 décembre, la mer est démontée et les préparatifs continuent ; à l’hôtel Atlantic de Cherbourg, où se trouvent les Israéliens, on décide de passer à la vitesse supérieure.

La décision est de procéder aux départs des vedettes à l’heure où tous les Français se réunissent pour fêter Noel, entre 20 h et 21h. Mais le temps est maussade et il faut attendre une accalmie. A 2 heures du matin, le vent tourne et l’Amiral Limon donne l’ordre du départ. Les 5 vedettes appareillent sans aucun pavillon… et en 17 minutes elles sont hors de vue. L’Amiral Limon regagne son hôtel, et il y reste quelques heures pour le cas où un incident se produirait. Puis, il quitte Cherbourg dans sa voiture diplomatique, et à l’aube il est à Paris.

48 heures plus tard le gouvernement français et le monde entier apprennent la nouvelle. A l’embarras succèdent la colère et la frustration.

Michel Debré menace même de faire tirer sur les vedettes l’aviation française ; monsieur Shuman, le ministre des Affaires Etrangères interrompt ses vacances et convoque en pleine nuit Eitan Ron, le Charge d’Affaires israélien. Les vedettes ont quitté Cherbourg en direction d’Israël, via le détroit de Gibraltar, suivies par un hélicoptère ayant à son bord un journaliste de la B.B.C qui fait participer le monde entier à la suite de l’opération. Apres des escales à Gibraltar et près de l’Ile de Malte ou des navires israéliens les ravitaillent en carburant ; les vedettes seront accueillies à Haifa vers 3 h du matin par Moshe Dayan.

Juridiquement, l’opération est parfaitement régulière, politiquement elle a été contestée par la France. Mais elle a surtout fait sourire l’opinion française et revigore l’opinion israélienne.

Le gouvernement français soldera ses comptes en révoquant le Général Cazelles, président de la commission interministérielle ainsi que l’ingénieur Bonte, délégué au ministère de la Défense.

Equipées de missiles anti-aériens, les vedettes de Cherbourg constitueront la parade tactique à la présence de la flotte soviétique en Méditerranée, aux premières heures de la Guerre de Kippour, en octobre 1973 ; elles donneront un avantage décisif à la Marine de guerre israélienne, considérée jusqu’alors comme le parent pauvre de Tsahal.

(1) Né en Palestine alors sous Mandat Britannique, Moka Limon (1924-2009) fit ses classes à l’école navale du Palmah – organisation d’auto-défense créée par le Ychouv juif au début des années 1940 ; il gagna ses galons dans la Marine marchande Britannique, commanda ensuite des bateaux charges d’immigrants juifs illégaux et convoya en 1948 le premier transport d’armes tchèques, à destination du jeune Etat d’Israël.

à propos de l'auteur
Claude Sitbon est surnommé le “Tunisraélien”. Il est sociologue et ancien président de l’alliance française à Jérusalem et de l’association “Israël-France”
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