Les Travaillistes, fondateurs d’Israël, se battent pour exister

Le président du parti travailliste-Gesher Amir Peretz et le chef du Meretz Nitzan Horowitz et d'anciens membres du parlement du gouvernement Rabin lors d'une réunion du parti Meretz-Labour-Gesher à Tel Aviv le 19 février 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90
Le président du parti travailliste-Gesher Amir Peretz et le chef du Meretz Nitzan Horowitz et d'anciens membres du parlement du gouvernement Rabin lors d'une réunion du parti Meretz-Labour-Gesher à Tel Aviv le 19 février 2020. Photo de Tomer Neuberg / Flash90

Un léger espoir renait chez les travaillistes avec la désignation de Merav Michaeli à la tête du parti. C’est d’abord une jeune militante convaincue, 55 ans, qui n’a pas peur d’un combat que certains considèrent comme perdu d’avance.

Après Itzhak Herzog, fils de, Avi Gabbay millionnaire égaré chez les socialistes, et Amir Peretz trop vieux pour capter l’attention de la nouvelle génération, elle va récupérer un parti en friche, abandonné par ses meilleurs éléments qui ont préféré d’autres cieux. Mais déjà certains soutiens jugent que «la gauche radicale a pris possession du parti».

En provoquant des législatives anticipées qui doivent se tenir le 23 mars 2021, Benjamin Netanyahou a décidé de prendre le risque de précipiter les évènements à un moment propice pour lui car les sondages lui assurent encore un score optimiste à la tête d’une droite installée durablement en Israël. Dans ce contexte, l’inexistence d’une opposition de gauche étonne, sinon inquiète. Les Travaillistes ont été les pères fondateurs de l’État d’Israël. Ils ont régné sans partage, sous différentes appellations, de 1930 jusqu’en 1977.

Israël a été nourri au marxisme véhiculé depuis les pays de l’Est par les jeunes révolutionnaires juifs qui, au début du siècle dernier, avaient choisi le sionisme pour échapper à l’antisémitisme tsariste ou soviétique. Ils étaient arrivés avec des théories qu’ils ont décidé de tester en réel dans un pays neuf et ouvert à toutes les expériences. Ils ont donné une signification concrète à des dogmes qui relevaient du rêve révolutionnaire en institutionnalisant le communisme au sein du kibboutz alors que les Soviétiques peinaient à l’appliquer chez eux.

Dans un pays qui manquait de tout, le syndicat unique Histadrout devenait alors le plus grand employeur de l’État avec des entreprises de construction, des services de santé, des compagnies industrielles et des groupes alimentaires. Mais à l’image de ce qui se faisait en URSS, il fallait avoir la carte du parti majoritaire pour travailler dans ses groupes, seuls pourvoyeurs d’emplois.

Cependant, si les dirigeants juifs historiques ont réussi la construction d’un pays bâti de toutes pièces à partir de rêves, ils ont pêché en mettant à l’écart tout un pan de la population défavorisée, dans une sorte de ségrégation anti-séfarade. La moitié de la population, à quelques unités près, était écartée des centres de décision dévolus aux ashkénazes grâce à un système politique sclérosé de listes électorales constituées au sommet à la manière bolchévique.

En 1977, un homme a compris le malaise des Orientaux et l’a exploité à son profit. En faisant venir à lui ces défavorisés, exclus des arcanes du pouvoir, en leur proposant des postes auxquels ils n’avaient jamais espéré, Menahem Begin, leader de la droite nationaliste, a gagné les élections de mai 1977, et a balayé d’un coup trente années de gouvernement socialiste. De cette période date le déclin des travaillistes.

Certains Orientaux ont vite compris qu’ils pouvaient aussi voler de leurs propres ailes en se tournant vers la religion. Ils ont créé en 1984 le parti orthodoxe Shass qui les enferma dans l’obscurantisme et le dogmatisme mais qui donna une nouvelle chance aux Travaillistes en réduisant la majorité du Likoud. Le charismatique Yitzhak Rabin, chef d’État-major héros de la guerre des Six-Jours, membre du Parti travailliste depuis 1973 et Premier ministre entre 1974 et 1977, est revenu en force en 1992 pour marquer durablement l’histoire d’Israël.

Le chef du gouvernement avait alors choisi la voie de la paix en décidant de discuter avec ses ennemis. Les accords d’Oslo (1993) ont créé l’Autorité palestinienne et ont cédé pour la première fois un contrôle partiel de certaines zones de la bande de Gaza et de la Cisjordanie aux Palestiniens. Dans la foulée, Yasser Arafat renonça officiellement au recours à la violence et décida de reconnaître Israël.

Le Parti travailliste a connu alors la parenthèse d’un nouvel âge d’or. Mais au lendemain de l’assassinat de Rabin et de la seconde Intifada, les problèmes sécuritaires ont repris le dessus et ont éloigné peu à peu des arcanes du pouvoir des Travaillistes jugés peu efficaces pour combattre l’activisme palestinien. On entre alors dans une ère de domination de la droite avec un Ariel Sharon conquérant qui, en intégrant certaines de ses nouvelles têtes jeunes et dynamiques, pousse un peu plus le Parti travailliste vers le déclin irréversible.

D’autres militants se décidèrent alors à quitter définitivement la vie politique pour rejoindre le monde des affaires où les règles étaient plus souples et la réussite uniquement conditionnée par l’efficacité. Ofir Pinès Paz fit son diagnostic dramatique : «Je quitte aujourd’hui mes fonctions à la Knesset car il n’y a pas de parti que je pourrais représenter et à qui je pourrais servir de porte-parole. Il n’y a pas de groupe parlementaire auquel je pourrais appartenir et il n’y a pas de leader». Le député Daniel Bensimon, ancien journaliste à Haaretz, déclara alors que «le départ d’Ofir Pinès est le signe que le parti travailliste est arrivé au département des soins intensifs, et qu’il fallait maintenant que quelqu’un vienne en urgence lui prodiguer le remède nécessaire à son rétablissement. Il faudrait une refondation totale du parti afin qu’il puisse encore attirer des électeurs».

Enfin, le départ de Yossi Beilin sonna le glas d’une éventuelle remontée des Travaillistes. Cet homme de gauche avait été associé au pouvoir du temps où les socialistes conduisaient la politique d’Israël. Son nom restera associé aux accords d’Oslo de 1993, aux pourparlers de Taba en 2001, à l’initiative de paix de Genève conjointe avec certains dirigeants palestiniens et au processus de paix israélo-palestinien en général.

Ces figures historiques représentaient pour l’Occident des symboles du camp de la paix, aujourd’hui inaudible, tandis que le moral des troupes restait en berne. Alors les militants, découragés par l’inconséquence de leurs dirigeants, ont fini par s’orienter ailleurs, d’autant plus que les luttes personnelles internes avaient remplacé le débat d’idées pour amener le Parti travailliste à sa désintégration lente.

À partir de 2001, la déroute systématique du Parti travailliste aux élections l’a marginalisé pour le transformer en parti d’appoint dans des coalitions de droite, avec Ariel Sharon puis du centre avec Ehud Olmert.

La création de Kadima au centre, intégrant des personnalités de gauche marquantes ou historiques comme Shimon Pérès lui a donné le coup de grâce. Au lieu d’analyser les vraies raisons de leur déclin, les Travaillistes ont attribué leur défaite à une dérive centriste, sinon droitière, de l’électorat israélien alors qu’existe toujours un socle inébranlable de militants socialistes inconditionnels qui ont été abandonnés à leurs convictions.

Pourtant le parti ne manque pas de talents qui, étouffés, vivent dans le souvenir des victoires passées tandis qu’aucun leader charismatique n’arrive à faire vibrer la masse disciplinée de ceux qui, naguère, ont mené Rabin à la victoire. En l’absence de stratégie de reconquête, un boulevard s’ouvre à la droite qui peut continuer à occuper le terrain dans l’atonie complète de l’opposition.

Le déclin de la gauche explique l’érosion en Israël du camp de la paix à la Knesset. Les Travaillistes avaient soutenu les processus de paix et le souffle d’optimisme, auprès d’une population qui espérait une fin rapide des hostilités, est retombé quand les Palestiniens rejetèrent quelques années plus tard une proposition de Barak de céder 93% de la Cisjordanie.

Ceux qui avaient cru à la paix ont été désabusés et furent convaincus que les Palestiniens n’avaient pas de volonté de cosigner un accord même imparfait. Alors, des bataillons d’électeurs de gauche ont paradoxalement rejoint en masse le camp nationaliste, le seul selon eux à garantir la sécurité si la guerre devait perdurer. Les conséquences négatives pour le processus de paix moribond se font sentir et le déclin des travaillistes risque de sonner le glas d’un accord de paix. Cette inexistence politique des Travaillistes permet à Benjamin Netanyahou de camper sur une position d’attente sachant que le pouvoir ne risque pas de lui échapper. Il n’a pas besoin de faire de propositions aux Palestiniens et encore moins d’expliquer la politique qu’il compte suivre au Proche-Orient.

Ces élections anticipées se joueront sur les thèmes de la politique sécuritaire et du programme nucléaire iranien et accessoirement sur la pandémie. Benjamin Netanyahou sait que ses adversaires pourront difficilement l’atteindre sur un terrain qu’il domine et qui trouve un large consensus auprès des électeurs inquiets de la situation du pays. Bien qu’une grande frange d’Israéliens soit fortement excédée par les mesures économiques qui abaissent leur pouvoir d’achat de manière drastique, le Parti travailliste reste une force modeste.

Les Travaillistes ont suivi une nouvelle cure d’opposition dans l’attente du leader qui fera vibrer les militants. Mais la nomination d’une femme à la tête du parti donne une petite lueur d’espoir. D’ailleurs les sondages ont réagi immédiatement en leur permettant de dépasser le seuil électoral pour la première fois depuis de longs mois.

Mais l’avenir du parti se trouve dans une orientation sociale-démocrate pour récupérer des électeurs partis au centre ou au Likoud, Meretz faisant son travail de gauche historique. Le parti travailliste fait partie du paysage politique et de l’Histoire glorieuse du pays, il est indispensable qu’il continue à exister pour infléchir les politiques de droite du gouvernement.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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