Les territoires perdus de l’Etat d’Israël

Des juifs ultra orthodoxes marchant dans le quartier ultra orthodoxe de Meah Shearim, Jérusalem, le 25 mars 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Des juifs ultra orthodoxes marchant dans le quartier ultra orthodoxe de Meah Shearim, Jérusalem, le 25 mars 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Les taux de contamination au coronavirus dans les quartiers ou localités orthodoxes apparaissent proprement sidérants. Selon les données officielles, plus d’un tiers des habitants de Bné Brak auraient ainsi contracté la maladie contre seulement 6% à Tel-Aviv, la ville mitoyenne.

Le même phénomène s’observe dans d’autres enclaves orthodoxes : le célèbre quartier de Méa Shéarim à Jérusalem, la ville nouvelle de Ramat Beit Shemesh ou encore l’implantation de Kiryat Sefer. Dans de nombreux hôpitaux, plus de la moitié des malades traités pour coronavirus proviennent des milieux orthodoxes alors même qu’ils représentent à peine 15% de la population du pays. 

L’explication de cette surcontamination coule de source : jusqu’à ces tout derniers jours une partie du secteur orthodoxe n’a tenu aucun compte des directives des autorités. Les hommes continuaient de prier en groupe dans des locaux souvent exigus, à s’attrouper sur les trottoirs et même, comme ce fut le cas lors de funérailles samedi soir à Bné Brak, à assister à des événements rassemblant plusieurs centaines de personnes. 

La plupart de ces Israéliens s’affranchissaient du confinement la conscience parfaitement tranquille car ils respectaient à la lettre la volonté de leurs dirigeants spirituels. Ces derniers, y compris parmi les plus éminents, ont ouvertement permis à leurs fidèles d’enfreindre la loi et de mépriser les mesures de confinement ordonnées par le gouvernement. Avec les conséquences que l’on sait désormais. 

Prenant conscience tardivement du sérieux de la menace, les autorités rabbiniques ont finalement renié leurs premières consignes et menacent désormais des pires punitions divines ceux qui s’aviseraient à violer le confinement. On pourrait rétorquer qu’Emmanuel Macron en France ou Donald Trump aux Etats-Unis ont opéré de semblables volte-face et qu’à mesure que la situation évolue, les autorités adaptent leur réponse. Ou encore que beaucoup d’orthodoxes n’utilisent ni Internet, ni la télévision pour s’informer. Ou même que la promiscuité dans laquelle ils vivent complique le confinement. Là n’est pas la question. 

Cette affaire interroge en réalité tout un système. Un rabbin, aussi respectable ou érudit soit-il, n’a évidemment aucune compétence pour traiter un problème de santé publique. Le fait même de lui demander son avis sur la pertinence du confinement n’a guère de sens. Cela relève du seul pouvoir politique qui, éclairé par diverses expertises, prend les mesures qu’il juge appropriées. Nul n’a le droit de les contester autrement que par la voie légale. Sinon, il se met hors la loi et s’expose à des sanctions.  

La police israélienne a longtemps tergiversé avant d’oser faire respecter l’autorité de l’Etat dans les enclaves ultra-orthodoxes. Non sans raison. A Méa Shéarim, un véhicule de police a été caillassé et a dû rebrousser chemin. Plusieurs policiers ont été agressés et ont essuyé les insultes tristement classiques : nazi, kapo, assassin etc. Il aura fallu les premiers pics vertigineux de contamination et la provocation de l’enterrement de Bné Brak pour que le ministre de la Sécurité Intérieure se décide à durcir le ton. 

La défiance des dirigeants du secteur orthodoxe envers les décisions gouvernementales n’a rien de surprenant. Elle prend racine dans une hostilité de principe à l’idée d’un Etat juif restauré sur sa terre ancestrale. Motivé par une certaine lecture des textes bibliques, cet antisionisme a conduit la plupart de chefs religieux de l’époque à interdire à leurs fidèles d’émigrer en Palestine dans les années 30 et même durant la Shoah, alors même que les nazis (les vrais cette fois-ci) exterminaient les Juifs d’Europe. 

Après la création de l’Etat d’Israël, les dirigeants orthodoxes ont accepté avec réticence de participer à la vie de la nation. Ils jouent aujourd’hui pleinement le jeu démocratique et comptent des politiciens de grand talent dont, ironie de l’histoire, l’actuel ministre de la santé, lui-même atteint par le coronavirus. 

Idéologiquement, les guides spirituels de la communauté orthodoxe n’ont pas suivi cette évolution. Ils continuent de considérer l’Etat d’Israël comme un corps étranger. Ils ont accepté son existence mais réclament toujours un statut d’exception en refusant par exemple de servir dans Tsahal.

Comme si, l’Etat n’étant pas totalement légitime à leurs yeux, ils s’autorisaient à choisir quelles lois ils entendent respecter. Le rejet des premières mesures sanitaires s’inscrit dans cette logique d’Etat « à la carte ». Une telle discrimination peut s’avérer dangereuse, la crise du coronavirus l’a douloureusement prouvé. L’insoumission ébranle la cohésion nationale. On ne peut pas vivre dans un Etat moderne sans se plier à l’ensemble de ses lois, surtout les plus élémentaires. 

L’attitude de certains rabbins face à la crise du coronavirus traduit de vieux réflexes hérités de deux mille ans d’un exil où l’Etat souverain fut souvent un ennemi ou, pour le moins, un hôte peu accommodant dont il faut systématiquement se méfier. Cette expérience amère explique en grande partie le rejet du projet national juif, de toute autorité non rabbinique ou tout simplement de l’uniforme (police, armée, magistrature…). Ce rejet n’a plus lieu d’être dans un Etat juif et démocratique, respectant toutes formes de croyances et de mode de vie.  

L’archaïsme des élites est d’autant plus déplacé que la rue orthodoxe aspire manifestement à s’inscrire dans la modernité. Sur le plan socio-économique, les nouvelles générations sont engagées dans un processus d’intégration avancé. Le nombre de diplômés du supérieur augmente de manière exponentielle et ils investissent désormais tous les secteurs d’activité, de la hi-tech aux métiers du droit, en passant par le cinéma ou la grande cuisine. Parmi les jeunes, beaucoup aimeraient s’engager dans l’armée ou effectuer un service civil mais renoncent à cause des pressions de leur milieu familial ou religieux. 

Faut-il le préciser, il ne s’agit pas de stigmatiser ceux qui choisissent de consacrer l’essentiel de leur temps à la prière et à l’étude des textes sacrés. Dans un monde malade de son matérialisme, le choix de vie des orthodoxes conjuguant ascèse, spiritualité et exigence intellectuelle, force l’admiration à bien des égards. Il pourrait même constituer une précieuse source d’inspiration pour une civilisation à bout de souffle, déstabilisée par l’épreuve du coronavirus. Raison de plus pour les orthodoxes israéliens de vivre enfin en harmonie avec la cité. 

à propos de l'auteur
Journaliste indépendant, correspondant en Israël pour plusieurs médias francophones. Il couvre depuis une quinzaine d'années Israël, les territoires palestiniens et occasionnellement les pays arabes limitrophes. Il vient de publier aux Editions de l'Observatoire : "Le grand secret d'Israël, pourquoi il n'y aura pas d'Etat palestinien".
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