Les premiers Stolpersteine dans le Haut-Rhin

Ils mesurent 10 cm sur 10, recouverts d’une plaque de laiton, ces pavés de mémoires imaginés par l’artiste allemand Gunter Demnig viennent se poser devant le dernier domicile libre d’une victime du nazisme. Leur but, remettre dans l’espace urbain le souvenir de victimes disparues brusquement de leur environnement.

Herrlisheim-près-Colmar, avant la guerre, abritait une communauté israélite importante. Autour de la Schule et de la Synagogue s’organisait la vie rurale des Juifs d’Alsace en équilibre avec les autres communautés du village. Chacun vivant à proximité de l’autre, se respectant et partageant leur quotidien.

Marie Woehrle, née en 1923, se souvient de son amie qui allait à l’école juive, fille du marchand de moutons avec qui elle entretenait une forte amitié. Un jour elle a disparu, arrachée du village par des soldats allemands puis expulsée parce que juive. Elle ne la reverra plus jamais. Internée en Belgique, elle est déportée et exterminée au camp d’Auschwitz. La synagogue est arrachée au fil des années, la Schule est vendue et transformée en maison d’habitation. Les Juifs disparaissent de l’espace urbain et tombent dans l’oubli.

Le temps a passé et qui se souvient aujourd’hui de ces familles, qui faisaient partie du quotidien des habitants de la commune ? Même leurs noms sont absents du monument aux morts. Ils ne vivent plus que dans la mémoire des plus anciens qui s’éteignent. Marie Woehrle est décédée en novembre 2019 emportant avec elle le souvenir du visage de cette petite fille exterminée dans un camp éloigné de Pologne.

L’ère des témoins s’achève et s’ouvre l’ère des historiens. Leur travail de mémoire peut se coupler avec une opération artistique et mémorielle. J’ai choisi d’associer mes recherches au travail de mémoire de l’artiste allemand Gunter Demnig depuis 2015. C’est dans ce cadre que j’ai présenté à la mairie de Herrlisheim-près-Colmar le projet de poser les premières Stolpersteine du Haut-Rhin.

Soutenu par le Maire et une partie du Conseil Municipal ainsi que d’une habitante de la commune, occupant l’ancienne Schule juive, nous avons porté tous ensemble le projet et malgré quelques réticences, nous avons posé le 1er mai 2019, 24 pavés de mémoire pour la totalité des victimes juives de la commune.

En parallèle, les victimes n’ayant obtenu la reconnaissance de la nation depuis leur décès, se sont vu attribuer la mention « Mort pour la France » grâce aux travaux de recherches et de réhabilitation entreprises lors des travaux historiques pour la pose des Stolpersteine.

C’est à 9h du matin que se sont rassemblées les premières personnes pour la pose d’un pavé de mémoire en souvenir d’un déporté du convoi 73 en direction de la Lituanie. Georges Gintzburger né en 1895 et déporté en 1944.

S’en sont suivies, jusqu’à 11h30, 6 autres poses pour huit victimes : Marcel Schwob 1887-1942 ; Henriette Neheimer née Bicard 1894-1942 ; Julie Geismar 1872-1944 ; Jean Weill 1914-1943 ; Adèle Weill 1871-1944 ; Blanche Weill 1874-1944 ; Benjamin Geismar 1862-1944 ; Rose Geismar née Blum 1872-1944

A 11h30, devant l’ancienne synagogue, se sont rassemblés tous les officiels et les familles des déportés ainsi que de nombreux invités et curieux. Une foule dense a alors écouté les différentes interventions. L’allocution de Monsieur le Maire de la commune, Gérard Hirtz, empreint d’émotion est suivi de celui Monsieur le Grand Rabin du Haut-Rhin Claude FHIMA et du Président du Consistoire le docteur Cohen ont rappelé les liens importants entre les différentes communautés et le souvenir des victimes.

Madame la Présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin, marraine des Stolpersteine dans le Haut-Rhin a rappelé le rôle crucial du devoir de mémoire et c’est lors de la cérémonie de la pose des Stolpersteine que Brigitte Klinkert a annoncé la création des « Veilleurs de mémoire » (cf. article)

Les discours ont été clos par l’intervention du président du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage, représentant Monsieur le Premier ministre et qui a rappelé les conséquences des conflits mémoriaux depuis la fin de la guerre.

Les enfants des écoles de la commune ont entonné des chants traditionnels juifs avec le cantor Jonathan Blum portant l’émotion de ces commémorations à leur paroxysme en cette fin de matinée.

Après un vin d’honneur, les présents étaient invités à participer à un colloque sur la présence juive en Alsace que j’ai organisé sous la présidence de Madame Jablon, titulaire de l’ordre national du mérite.

Différents intervenants ont abordé des sujets variés à retrouver dans une publication prévue pour le premier semestre 2020 rassemblant les actes du colloque dont voici le programme :

Michèle Jablon – Les Juifs en Alsace du Moyen-Âge au 18e siècle
Ivan Geismar – Le patrimoine Juif dans le Haut-Rhin
Jean-Pierre Weill – Le cimetière israélite de Herrlisheim-près-Colmar et l’antisémitisme
Association convoi 73 – Le destin du seul convoi à destination des pays baltes.
Frédéric Régent – Mémoire de l’esclave, mémoire de la seconde guerre mondiale, deux mémoires en conflit ?
Dr. Eric Ettwiller – Les Schule et le système éducatif juif en Alsace
Yoav Rossano – Sauvegarde et valorisation du patrimoine juif dans le Bas-Rhin : quelques exemples.
Christophe Woehrle – Présentation de l’œuvre de Marian Kolodzieja 1921-2009, la transmission de la mémoire de la Shoah par l’art.

à propos de l'auteur
Christophe Woehrle est docteur en histoire contemporaine de l'Université de Bamberg en Allemagne, spécialiste de la captivité de la Seconde Guerre mondiale et des prisonniers de guerre français. Il est aussi initiateur des poses de Stolpersteine en France, a été professeur d'histoire-géographie bilingue à l'Académie de Strasbourg et est chargé du patrimoine de la ville de Neuf-Brisach, patrimoine mondial de l'humanité UNESCO
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