Les porteurs de drapeaux palestiniens dans les manifestations…

 

En France (mais pas seulement) on voit très souvent des drapeaux palestiniens dans des rassemblements qui n’ont rien à voir avec ce thème. Pourquoi la Palestine est-elle si souvent associée à la défense des valeurs universelles humanistes ? Pourquoi associer le drapeau palestinien à l’antiracisme par exemple ? Cela signifierait par conséquent qu’Israël est raciste, antihumaniste, « anti-universel », etc. ? Pourquoi ce malentendu ? Pourquoi cette contradiction avec l’essence universaliste et généreuse d’Israël ? 

Pourquoi considère-t-on Israël comme incompatible avec des valeurs qui seraient universellement reconnues ? (si cela existe…) Il est vrai qu’en Israël et dans le monde juif on peut trouver « de tout ». On ne peut pas dire « les Juifs » pensent ceci et sont comme cela puisque chaque Juif pense différemment de son voisin juif. On peut même rencontrer des Juifs contre le sionisme, le judaïsme et même contre tout ce qui est juif… Inutile de les citer ici. 

Comment expliquer à un porteur de drapeau palestinien qu’Israël n’est pas un « méchant pays colonisateur suprémaciste blanc et oppresseur des faibles » ? Peut-on dialoguer avec quelqu’un qui affiche -non pas son amour des Palestiniens- mais sa haine des Juifs ? 

Tout dépend du porteur de drapeau… Est-il Chrétien de gauche ? Musulman salafiste ? Musulman gauchiste ? Adhérent à la CGT ou au SNES ? Nostalgique de Che Guevara ? Juif ignorant tout du judaïsme ? Israélien de Tel Aviv ? Ultra religieux Neturei Karta ? Bobo parisien ? 

En énumérant tous ces genres de porteurs de drapeau palestinien on pourrait au contraire citer des porteurs de drapeaux israéliens qui n’ont pas non plus compris ce qu’est Israël : des Chrétiens d’extrême droite, des fans de Zemmour et de Marion, des Chrétiens évangéliques pro-Trump, des Juifs utilisant la Torah comme une justification du mépris envers les Goyim…

Bref, ce n’est pas en proposant la couleur opposée qu’on peut aider quelqu’un à changer d’opinion. D’ailleurs ce n’est pas cela l’esprit du judaïsme et du Talmud. On discute, on échange, on se dispute un peu, et finalement la majorité vote pour l’une des propositions qui devient une décision pratique.

Et on ne jette pas aux oubliettes l’opinion qui n’a pas été retenue ; on l’écrit dans le Talmud en tant que point de vue minoritaire respectable. C’est avec cette méthode qu’on fait avancer les choses. C’est grâce à cet esprit qu’Israël montre son esprit universel (et incontestablement démocratique) et qu’on peut croire qu’un jour, dans toutes les manifestations « universalistes », on verra des drapeaux israéliens…

Mais comment pouvoir dire, alors qu’on est hindou, lapon, coréen ou sénégalais, « je me sens israélien ». Comment l’identité israélienne pourrait-elle devenir une identité de référence pour toute l’humanité ? C’est peut-être un peu prétentieux comme souhait mais c’est pourtant bien ce qui se passe aujourd’hui pour l’identité palestinienne qui représente « par excellence » le peuple persécuté. Comment rectifier les choses ? 

Jusqu’ici je n’ai parlé qu’avec un style plutôt laïc mais je crois que l’absence de référence au Transcendant a des limites. Et c’est justement CELA la particularité de « l’identité Israël » : c’est une identité qui concilie rationalité humaine et ce qui est « au-delà ». La frontière entre « hiloni » (que l’on peut traduire par « laïc » ou « profane ») et « dati » (que l’on peut traduire par « religieux ») est un concept étranger à Israël et au contraire une particularité probablement très française. En Israël la frontière entre datim et hilonim n’est pas nette ; et dans chaque Israélien cette distinction n’est pas tranchée non plus. Il n’y a pas d’un côté le rationnel et de l’autre l’irrationnel, les deux sont entremêlés. 

Comment alors s’adresser à un porteur de drapeau palestinien dans une manifestation « humaniste » ? La réponse est dans cette question : en s’adressant à un seul porteur de drapeau palestinien à la fois. En effet, on ne peut pas s’adresser à une foule mais à des personnes, individuellement. C’est aussi cela la particularité d’Israël : chacun est une personne unique et pourtant il n’y a qu’un seul peuple.

Dans le peuple juif l’ochlocratie (« gouvernement par la foule, la multitude, la populace ») n’existe pas. Il y a eu une tentative dans le désert avec les partisans de Korah (Bemidbar-Nombres 16 à 18) mais ça n’a pas marché et ça n’a jamais marché en Israël (bon d’accord, il y a eu quelques phénomènes de foules délirantes comme par exemple les adeptes de Shabbataï Zevi…). 

Alors comment s’adresser dans une foule à chacun en particulier ? Comment rompre avec le système infernal « ochlocratique » des réseaux sociaux ? Comment parler au cœur de chacun pour montrer qu’au-delà de la carapace piquante du sabra il y a un cœur doux et sensible ? « Je l’emmènerai au désert, et là je parlerai à son cœur » (Osée 2,16) Comment emmener au désert le porteur de drapeau palestinien ? 

On pourrait poser la question autrement : comment enseigner la Torah aux goyim ? C’est en effet bien cela la vraie question. Israël est indissociable de la Torah, qu’elle soit consciemment appliquée ou inconsciemment intégrée par les hilonim. Manitou parlait, en s’inspirant du rav Kook, de la kedoucha (sainteté) qu’on peut rencontrer chez les Juifs laïcs (et qu’on pourrait aussi trouver chez les non juifs).

Comment montrer que l’identité Israël est universelle ? En montrant que la Torah est universelle et accessible à tous. En effet, les plus hostiles à Israël sont ceux qui ont en général un idéal moral et religieux très (trop ?) haut et qui sont déçus du peuple élu parce qu’ils ne le connaissent que superficiellement  et parce qu’ils ignorent la profondeur et la beauté de la Torah. 

Une personne qui affiche publiquement sa haine, c’est souvent quelqu’un qui a été blessé par celui qu’il aimait ou aurait voulu aimer. La haine provient en général de l’ignorance et aussi, fréquemment, d’un amour déçu. C’est pour cela qu’un porteur de drapeau palestinien qui veut montrer sa haine d’Israël a besoin d’une réponse à la hauteur de sa haine : une réponse pleine d’amour, une invitation à aimer Israël.

Un extrémiste a besoin d’une réponse extrême, comme par exemple les nazis convertis au judaïsme. A celui qui hait Israël il faut montrer ce qui est fondamental dans l’identité juive, la Torah, « l’âme d’Israël ». En effet, un discours politique et/ou philosophique ne suffit pas, on peut avoir l’audace aller plus loin et plus haut : proposer à l’antisémite (et à tous bien sûr) le message de la Torah. 

Comment vulgariser la Torah sans l’avilir ? Comment ouvrir tout-grand les portes des synagogues ? A Venise, à une certaine époque, lors de l’homélie du rabbin, on ouvrait les portes de la synagogue pour que tous les habitants de la ville puissent l’écouter. Comment aujourd’hui faire entendre la profondeur de la voix d’Israël aux porteurs de drapeaux pseudo-universalistes ? 

On peut recevoir la Torah de mille manières. On peut en retenir, d’une façon simple et limitée, un seul principe sans vouloir aller plus loin : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » (Talmud babli, traité Shabbat 31a.). Pour beaucoup de non juifs c’est suffisant. Pour d’autres, l’étude est devenue (grâce à internet) une habitude, voire un besoin.

Nous constatons aujourd’hui (depuis le retour d’Israël sur sa terre) que le judaïsme se répand dans l’humanité de multiples façons et à des degrés très divers. Pour certains cela va même jusqu’au désir de guiour (conversion au judaïsme) et c’est là que survient parfois un choc car la froideur de l’accueil surprend et engendre deux types de réactions : la persistance (ténacité) ou la haine (née d’un rejet brutal). 

Il me semble dommage qu’une personne attirée par la beauté du judaïsme et d’Israël se retrouve déçue à cause d’un mauvais accueil à son désir amoureux. La conception du guiour devrait évoluer, cela devient urgent. Il y aurait ainsi moins de porteurs de drapeaux palestiniens dans les manifestations en général…  

Le guiour en hébreu vient du mot גֵּר « guer » qui signifie « étranger ». Au centre du livre qui se trouve au centre de la Torah (le Lévitique- Vayikra) il y a une phrase essentielle pour le judaïsme : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (chapitre 19 verset 18). Un peu plus loin il y a un autre commandement tout aussi important : « L’étranger גֵּר qui habite parmi vous, sera comme celui qui est né parmi vous, et vous l’aimerez comme vous-mêmes ; car vous avez été étrangers au pays d’Egypte. Je suis l’Eternel votre Dieu. » (Vayikra 19,34)             

Le mot « guiour » גיור (conversion) provient du mot « guer » גֵּר (étranger). Se convertir, serait-ce devenir un étranger ? Non : en principe, se convertir au judaïsme c’est devenir juif, c’est-à-dire étranger par rapport à son passé. Comment ça se passe aujourd’hui ? Ce serait trop long à raconter ici mais en tout cas c’est -très- difficile (et long). Et en plus, ce n’est pas parce qu’on démarre un processus de conversion qu’on est certain de parvenir au bout.

Devenir juif est trop dur. Pourquoi ? Pour de nombreuse raisons ; en voici quelques-unes. Il faut tout d’abord savoir que le judaïsme n’est pas une religion mais une nation. En effet, ce qui est demandé au peuple juif dans la Torah donnée au Sinaï c’est de construire une nation sur une terre promise. Par conséquent, entrer dans le judaïsme c’est non seulement entrer dans une religion mais aussi et surtout dans un peuple. Et ce peuple est lié à une terre qui s’appelle comme lui, Israël.

Aussi, lorsqu’on devient juif on peut naturellement demander la nationalité israélienne. Cela signifie que deux autorités s’occupent des conversions : les autorités rabbiniques et le Ministère de l’Intérieur israélien. Bien sûr, si on habite en galout (en exil), hors de la terre d’Israël, on peut être juif sans devenir israélien. Mais que l’on choisisse d’habiter en Israël ou pas, la conversion est un véritable « chemin de croix ». Les autorités rabbiniques sont très réticentes aux conversions et l’État d’Israël encore plus. 

Évidemment, si tout à coup les rabbins décidaient d’accorder le guiour à n’importe qui ce serait la catastrophe pour Israël. C’est d’ailleurs ce qui a failli se produire au début du christianisme. En effet, lorsque (Saint) Paul allait dans les synagogues (et peut-être même dans le Temple ?) il y amenait des disciples de Jésus grecs. Cela veut dire que, parmi les Juifs, des Goyim se prenaient pour des Juifs simplement parce qu’ils suivaient un maître juif. Cela aurait pu détruire le judaïsme et le peuple juif. Heureusement que le christianisme a été expulsé de sa matrice juive !

Alors comment faire pour ouvrir tout-grand les portes du judaïsme aux non juifs qui désirent sincèrement y entrer ? Une suggestion : ne pas leur accorder comme aux Juifs de naissance la nationalité israélienne. Israël est trop petit pour accueillir des milliards d’immigrés.

Pour tenter de clore le sujet des drapeaux palestiniens dans les manifestations humanistes j’ouvrirais bien un -grand- débat sur le guiour (un mot presque tabou)… C’est à mon avis un sujet fondamental, non seulement pour lutter contre l’antisémitisme mais aussi pour creuser l’identité juive elle-même puisque le premier patriarche, Abraham, est lui-même un « converti », un étranger résident, un « guer tochav ».

« Je ne suis qu’un étranger domicilié parmi vous » (Berechit 23,4)

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
Comments