Les pauvres n’ont pas besoin de cartes alimentaires

Shass Head Aryeh Deri à la conférence Kikar HaShabbat à l'hôtel Waldorf Astoria de Jérusalem, le 12 septembre 2022. Photo de Yonatan Sindel/Flash90
Shass Head Aryeh Deri à la conférence Kikar HaShabbat à l'hôtel Waldorf Astoria de Jérusalem, le 12 septembre 2022. Photo de Yonatan Sindel/Flash90

Alors que la campagne électorale bat son plein en Israël, les partis en lice redoublent d’imagination pour convaincre les électeurs de leur accorder leurs voix.

Face à la cherté de la vie, des dirigeants politiques israéliens n’hésitent pas à proposer des mesures populistes, promettant une sécurité alimentaire pour tous les citoyens.

Quand un Israélien sur cinq vit en-dessous du seuil de la pauvreté, il n’est pas étonnant que la lutte pour l’amélioration du pouvoir d’achat devienne un enjeu majeur des prochaines législatives.

C’est ainsi que le parti séfarade Shass a fait de l’insécurité alimentaire son cheval de bataille pour le prochain scrutin électoral. Son chef Aryé Déry propose de distribuer des cartes alimentaires aux familles les plus nécessiteuses : un bon moyen pour s’attirer des électeurs mais pas forcément le meilleur moyen pour lutter contre la pauvreté.

Comme en Amérique

Dans le cadre de sa campagne électorale, Shass explique avoir placé la sécurité alimentaire au premier rang de ses priorités : le parti séfarade s’engage à distribuer des cartes alimentaires rechargeables pour un montant d’un milliard de shekels par an (300.000 euros).

Ces cartes seront distribuées aux Israéliens les plus pauvres, Juifs et Arabes ; Shass met l’accent sur les travailleurs qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, les enfants pauvres et les personnes âgées, soit un total de 350.00 familles pauvres.

Dans les spots TV de la liste Shass, Aryé Déry explique vouloir faire « comme en Amérique » qui distribue des cartes à « 41 millions de citoyens à bas revenus ».

C’est vrai : les Etats-Unis ont mis en place depuis 1977 un mécanisme d’aide alimentaire, le programme SNAP (Supplemental Nutrition Assistance Program) qui distibue des bons alimentaires ; il s’agit d’une carte électronique qui permet d’acheter des produits alimentaires de base selon une liste établie par le Département américain de l’Agriculture.

Piège de la pauvreté

« Alors pourquoi pas en Israël ? », s’interroge Aryé Déry. Justement parce que la carte alimentaire n’est pas un remède contre la pauvreté, au contraire.

Non seulement la carte alimentaire ne permet pas de sortir de la pauvreté, elle maintient les pauvres dans leur situation de pauvreté.

En fait, la carte alimentaire est un « piège à pauvreté », c’est-à-dire un mécanisme qui fait perdurer le cycle de la pauvreté au lieu de le combattre.

Ce n’est pas un hasard si Israël et les Etats-Unis sont les deux pays de l’OCDE à compter le plus grand nombre de pauvres, autour de 20% de leur population. Les deux pays ont mis en place une politique économique ultralibérale qui aggrave les inégalités de revenu et élargit les écarts entre riches et pauvres.

Pour en finir avec la pauvreté

La pauvreté n’est pas une fatalité : les vrais remèdes contre le mal de la pauvreté existent, il suffit d’une volonté politique pour les mettre en place.

On pourrait, par exemple, revaloriser le salaire minimum qui n’a pas bougé en Israël depuis 2017 ! On pourrait aussi relever les prestations sociales destinées aux familles les plus défavorisées comme la garantie de revenu, les allocations chômage et invalidité, les retraites, etc.

On pourrait aussi relancer les programmes de formation professionnelle que le ministère de l’Economie ne cesse de couper ; l’acquisition d’un métier permettrait aux plus démunis d’exercer un emploi et de vivre dignement.

Les pauvres n’ont pas besoin que le gouvernement leur distribue des aliments ou leur dicte quoi acheter ; ils ont besoin de revenus plus importants et ils doivent décider par eux-mêmes comment le dépenser.

Si Aryé Déry veut vraiment imiter l’Amérique, il devrait accepter l’enseignement des matières profanes dans les écoles religieuses et favoriser l’insertion des jeunes orthodoxes sur le marché du travail. Comme en Amérique…

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : "Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël" (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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