Les olim de France et la culture française

© Stocklib / alekstaurus
© Stocklib / alekstaurus

Je réagis aux critiques agressives et répétées à l’égard des olim de France.

Je suis franco-israélienne, née en France d’une mère israélienne. Mes deux nationalités me colleront à la peau toute ma vie, elles font partie de moi et je ne pourrais jamais renoncer à l’une d’elles.

A présent je vis en Israël mais je ne suis pas une olah hadasha (immigrante) ordinaire, j’ai grandi avec deux cultures et deux langues. J’écris aujourd’hui en tant qu’observatrice du phénomène des olim de France et les sujets qui les concernent.

La France où j’ai grandi, je l’aime.

La langue française est mienne, c’est celle avec laquelle je m’exprime le plus aisément, même si j’ai aussi toujours baigné dans la langue hébraïque, c’est en français que je pense et réfléchis, car c’est en France que j’ai étudié, c’est la culture dont j’ai été imprégnée, et si en France je me suis toujours sentie un peu différente, si je me suis toujours sentie la Juive parmi les Français, si je devais souvent rentrer sous mon pull mon magen David quand je prenais le métro, rien n’y fait, partout où j’irai dans le monde ce n’est pas mon identité juive qui sera perçue en premier mais mon accent français et la culture qui s’y attache. Et même en Israël aujourd’hui, mon pays, ma maison, la maison de tous les juifs, je suis identifiée comme française.

Une langue n’est pas un simple outil de communication et un accent. Une langue est un système de pensée construit par et autour d’une culture donnée. S’exprimer dans une langue, c’est aussi comprendre et connaître une culture, une histoire et les valeurs à laquelle celle-ci est attachée. Culture que l’on intègre profondément inconsciemment ou/et consciemment.

D’ailleurs le langage, de même que la culture qui le façonne, évolue et change avec le temps, les années, les époques.

Aujourd’hui, les olim de France qui arrivent à tout âge sont confrontés à un certain nombre de difficultés d’intégration, tant est qu’on puisse nommer cela ainsi, car je dirais plutôt qu’ils sont tout simplement confrontés à des incompréhensions et inadaptations culturelles.

Il est quand même étonnant que ceux qui critiquent le plus les olim de France sont les francophones eux-mêmes, qui sont en Israël depuis plus longtemps peut-être, ou bien qui ont eu de meilleures opportunités d’intégration. Pourtant je considère que s’ils se pensent mieux intégrés ils sont complètement passés à côté de la philosophie de l’alyah et n’en ont pas compris son essence.

En Israël, l’immigration est culturellement admise comme une nécessité, les olim sont des déracinés qui arrivent sur la terre de leurs ancêtres, en Israël, foyer et refuge du peuple juif. Ils y viennent au prix de gros efforts et avec les difficultés que tout changement de vie et de pays impose. Jamais en Israël, un Israélien fera à un nouvel immigrant le reproche de mal parler l’hébreu ! Au contraire les Israéliens sont émerveillés par les efforts des olim à s’intégrer.

Tout juif porte en lui l’histoire de son peuple, une histoire d’expulsions et d’immigrations successives, et celui qui ne l’a pas vécu dans sa chair, ses parents ou ses grands-parents, eux, l’ont vécu. Les accents ou fautes de syntaxe ne choquent pas, au contraire, c’est la marque d’un acte fort celui de choisir d’avoir immigré en Israël ! Les Israéliens ont une culture de l’alyah.

Nous ne sommes pas en France où l’étranger est regardé du coin de l’œil, jugé, mis à l’épreuve et doit se sentir redevable pour avoir été accueilli. Ceci n’est pas du tout une critique à l’égard de la France qui, elle, n’a pas pour vocation d’être la terre d’asile de qui que ce soit et chaque personne accueillie est effectivement la preuve d’une fraternité et non un dû et est digne de reconnaissance.

En Israël, la situation est très différente.

Les olim qui ont du mal à s’intégrer, à apprendre l’hébreu, à s’imprégner de la culture et de la mentalité locale, sont un peu la génération sacrifiée dont les enfants grandiront en Israël et deviendront culturellement des Israéliens.

Les olim de France vivent entre eux ? Ils ne font pas suffisamment d’effort pour apprendre l’hébreu ? Ils critiquent Israël ? (Oh sacrilège !) Ils ne comprennent rien aux enjeux politiques ? (Bon, j’avoue que parfois c’est agaçant;)) Bref, plus sérieusement, pourquoi ces reproches ? Sont-ils justifiés ?

Comment intégrer des olim ?

Je pense que même si cela peut paraitre contradictoire, c’est aussi en leur permettant de rester rattachés à leurs racines. Donner un sentiment d’être à la maison passe aussi par la possibilité de garder ses repères culturels. On ne peut pas attendre d’un nouvel immigrant de 40 ans de devenir culturellement un Israélien juste en habitant en Israël. Alors évidemment avec le temps et les années, on s’imprègne inévitablement de la culture locale et aussi de la langue mais lorsqu’on immigre à 30, 40 ou 50 ans ou plus, on reste à vie un oleh avec un accent et avec des références culturelles de son pays de naissance.

Permettre aux francophones de se fondre dans la société israélienne, c’est leur permettre de partager la culture française avec les Israéliens.

Par leur expertise professionnelle, leur savoir-faire, leurs compétences, par leur système de pensée et leurs idées, par leur philosophie et leurs références européennes et françaises, par l’art et la culture de manière générale.

D’ailleurs, l’art et la culture française importée en Israël, en français, permet aux francophones de se retrouver, d’une part, et surtout de garder un lien avec la culture française, un lien dont ils ont besoin, un lien qui leur est culturellement et psychologiquement vital.

Il faut encourager les initiatives et ne pas y voir un repli sur soi, mais au contraire une ouverture.

Quand Steve Suissa (producteur et réalisateur) par exemple, un des rares sinon le seul à avoir compris l’importance d’importer la culture française (en français) en Israël, ouvre son festival de théâtre Français, c’est aussi une manière de montrer qu’en Israël, on est à la maison et comme à la maison on s’autorise aussi à parler français et à y prendre du plaisir. On s’autorise à garder un lien avec la France et on en est fier, on s’autorise à partager notre manière de vivre et on le considère comme une richesse pour notre pays.

Alors, de grâce, cessons ces discours culpabilisateurs et dédaigneux à l’égard des olim de France. Chaque alyah ajoute de la richesse à notre pays et tenter de l’étouffer n’aide en rien.

Parlons français à la maison, lisons des livres en français, allons voir des pièces de théâtres françaises, allons voir des films français sans culpabilité aucune !

Pour les plus jeunes, qui ont eu une alyah plus « intégrale », imposez-vous au niveau politique et délayons tous les malentendus culturels, participons au renouveau israélien et contribuons à résoudre la crise identitaire, politique et sociale que traverse notre pays. Le sens de la fraternité religieuse à la française pourra être un des acteurs et une sorte de pivot pour atténuer une des pires catastrophes de notre pays qui est la fracture profonde entre les communautés.

En France, et comme ce le fut également en Tunisie ou ailleurs, il n’y a, comme l’a très bien exprimé le député d’origine française YomTov Kalfon dans son discours d’investiture à la Knesset la semaine dernière, ni religieux, ni haredis, ni le distinguo kippa sérouga ou kippa noire ou bien laïcs, il y a seulement : des Juifs.

שבת פרשת ״חיי שרה״השבוע הצעתי בנאומי מעל דוכן הכנסת שמערת המכפלה תקבל מעמד בפרוטוקול הביקורים הבינלאומיים של מדינת ישראל, בדיוק כמו הר הרצל. כי הרי זו חלקת גדולי האומה ההיסטורית של העם היהודי !חברון היא גם עיר החיבור – מכאן שמה – חיבור לשורשים, חיבור בין העמים, חיבור בינינו.שבת שלום

Posted by ‎יום טוב כלפון – Yomtob Kalfon‎ on Friday, October 29, 2021

Les olim de France peuvent contribuer à apporter un changement à ce système de pensée.

Les olim de France peuvent contribuer à rassembler, à édulcorer les scissions entre les différentes communautés religieuses.

L’unité est la clé de notre survie.

à propos de l'auteur
Karine est parisienne d’origine, mère de 4 enfants et a fait son alyah en 2016. Active et engagée dans le monde associatif dans plusieurs domaines de société, le handicap, l’éducation et le véganisme en France et en Israël, elle publie des chroniques dans plusieurs magazines en ligne sur ces sujets. Elle est aussi co-fondatrice de la plateforme de réflexion Hashiva, think thank francophone israélien, thérapeute holistique, naturopathe, sophrologue et titulaire d’un master en sciences humaines.
Comments