Les monopoles prospèrent en Israël

L'extérieur du supermarché Rami Levy HaShikma Marketing à Givat Shaul, Jérusalem, Israël. Wikipédia
L'extérieur du supermarché Rami Levy HaShikma Marketing à Givat Shaul, Jérusalem, Israël. Wikipédia

Quel point commun y a-t-il en Israël entre le groupe Rami Lévy (distribution, télécoms), l’homme d’affaires Moti Ben-Moshé (énergie, commerce), les frères Shapira (infrastructures) et la société de crédit Isracard ?

Ils sont tous passés sous la houlette de l’Autorité de la Concurrence : celle-ci vient de les inclure dans la liste des groupes pratiquant la « concentration économique » en 2021. En d’autres termes, la liste des groupes qui exercent un monopole ou une influence sur un secteur d’activité va en s’allongeant.

En Israël, une concentration d’entreprises est définie comme un groupe dont le chiffre d’affaires dépasse les 5,98 milliards de shekels par an : c’est dorénavant le cas de Rami Lévy et de Moti Ben-Moshé.

De même, la concentration économique peut consister en un regroupement d’entreprises qui exercent leurs activités dans, au moins, quatre secteurs ; c’est le cas du groupe Shapir (recherche gazière, routes, chemins de fer, construction, etc.), propriété de la famille Shapira.

A l’opposé du libéralisme

En ce début 2021, les monopoles prospèrent et prolifèrent en Israël : officiellement, 85 groupes industriels ou financiers sont considérés comme disposant d’une position dominante sur un marché ou un secteur.

Situation curieuse pour un pays à l’économie libérale qui prône la libre-concurrence et qui lutte contre la concentration des entreprises ; les monopoles sont à l’opposé du néolibéralisme mis en œuvre par les gouvernements israéliens au cours de la dernière décennie.

Il faut se rendre à l’évidence : le libéralisme israélien n’est plus ce qu’il était.

Les monopoles se multiplient alors qu’ils symbolisent tout le contraire de la concurrence pure et parfaite érigée en idéologie officielle des gouvernements israéliens – notamment ceux dirigés par Benyamin Netanyahou depuis 2009.

A l’exception de quelques secteurs – comme les télécoms –, les groupes économiques dominent de nombreux marchés en Israël : ils entravent la concurrence, imposent leurs prix, dictent leurs conditions de vente et ne permettent pas d’améliorer les services rendus aux consommateurs.

Par exemple, le marché des produits frais est dominé par deux grands groupes, Strauss et Tnuva, qui accaparent 93% de la production laitière. Il en va de même dans la construction (Shikun & Binui), l’agroalimentaire (Elite et Osem) et les transports routiers (Egged), sans compter l’exploitation gazière (Noble Energy).

Collusion argent-pouvoir

Si l’absence de concurrence est contraire à l’esprit libéral, s’attaquer aux monopoles, c’est aussi porter atteinte aux relations argent-pouvoir qui sont très étroites en Israël.

C’est pourquoi, les gouvernements israéliens successifs ont longtemps hésité à réformer les marchés des produits et services pour les rendre plus concurrentiels ; en 2021, les monopoles restent le principal échec du néolibéralisme israélien.

Dans la plupart des cas, les monopoles sont dominés par de riches hommes et femmes d’affaires, proches des sphères du pouvoir – et du Premier ministre en particulier.

En fait, le libéralisme à l’israélienne n’a pas lutté contre la structure monopolistique de l’industrie et de la finance ; au contraire, il a conforté le règne de « grandes familles ». Quelques grands groupes familiaux (comme Strauss, Harrison, Ofer, Wertheimer, Azrieli et Techouva) entravent régulièrement toute modification structurelle des marchés.

La lutte contre la domination des grands groupes et des monopoles reste un credo du néolibéralisme israélien ; mais elle en est aussi sa principale limite.

A l’ère du néolibéralisme, Israël de 2021 reste donc une économie de monopoles, souvent dirigés par des grandes familles qui contrôlent des pans entiers de l’activité économique du pays.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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