Les manifestants contre Bibi rêvent à un printemps israélien

Les Israéliens manifestant contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant la résidence officielle du Premier ministre Netanyahu à Jérusalem le 1er août 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Les Israéliens manifestant contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu devant la résidence officielle du Premier ministre Netanyahu à Jérusalem le 1er août 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Quand le débat quitte la Knesset pour migrer vers la rue, cela confirme que les députés n’ont plus la confiance de leurs électeurs, quelques mois à peine après un scrutin stérile. Le drame veut que très souvent la violence s’érige en seul dialogue entre la police et les manifestants, entraînant des blessures sérieuses parmi les uns et les autres. On voit donc qu’Israël est devenu un pays comme les autres puisque la bastonnade devient l’arme des contestataires.

La situation ressemble étrangement à celle qui prévalait avant le 4 novembre 1995, jour de la manifestation pour la paix en soutien aux accords d’Oslo sur la place des Rois d’Israël, à Tel-Aviv. L’ultra-nationaliste israélien Yigal Amir, fermement opposé à l’initiative de paix d’Yitzhak Rabin et en particulier à la signature des accords d’Oslo, a mis un terme à la vie du premier ministre. Un Juif avait tué un autre Juif. Une situation inédite.

Après ce drame imprévisible, les services de sécurité ont mis une vingtaine de gardes du corps autour de Netanyahou alors que Rabin n’en avait que deux. Le fait qu’on pense aujourd’hui à un risque vital contre le premier ministre fait envisager le pire.

Il est dramatique de penser à un acte aussi définitif de la part de l’un des milliers de manifestants, descendus dans les rues pour protester contre la gestion sanitaire et économique du gouvernement. Certains prétendent que la volonté de mettre en avant le risque vital contre le premier ministre tend à éluder le fait qu’on le critique et qu’on exige son départ parce qu’il est accusé de corruption et qu’il refuse de quitter le pouvoir.

La dramatisation de la situation se confirme avec la lettre du ministre orthodoxe Arie Dehry au chef de la sécurité intérieure, Nadav Argaman : «Il faut empêcher l’assassinat d’un Premier ministre et les attaques contre sa famille. La société israélienne aura du mal à résister à un autre événement de cette ampleur». Certes, de plus en plus d’illuminés utilisent une rhétorique dangereuse à défaut de convaincre le premier ministre de quitter le pouvoir. Ils ne trouvent donc que la solution de l’éliminer. Les manifestants veulent s’inspirer des printemps arabes pour déboulonner par la force un dirigeant élu comme en Tunisie, en Egypte et en Roumanie.

Les Israéliens n’ont pas la culture du coup d’État et encore moins la culture de la violence car les Juifs ont toujours été victimes, partout dans le monde, de pogroms qui ont instillé en eux la modération et même le dialogue. Mais à présent ils s’empressent de faire sauter le calendrier, sans attendre la décision des juges.

Quand un pays n’a plus confiance en sa justice, en sa police et surtout en son armée, c’est qu’il prend la mauvaise voie de l’anarchie. Les Israéliens ont voté le 2 mars 2020, mal voté pour ceux qui pensent que beaucoup d’idolâtres refusent de se séparer de Netanyahou arguant que personne ne peut le remplacer. D’autres avant eux avaient affirmé cela au départ de De Gaulle, de Churchill et même de Ben Gourion. Le monde ne s’est pas écroulé et la politique a repris son cours

Des médias engagés laissent entendre que Netanyahou est le premier ministre le plus détesté de toute l’Histoire d’Israël. Qu’il soit détesté par une partie de l’électorat, cela ne fait aucun doute, mais il est difficile de généraliser quand les élections le mettent en tête de tous les partis, même aujourd’hui. Il détient un socle de 25% d’électeurs inconditionnels sans compter la majorité silencieuse, très conservatrice, qui déteste les bouleversements surtout quand, hormis cette période de pandémie, tous les signaux économiques sont au vert et même si le gouvernement laisse sur le carreau près de deux millions de défavorisés.

Changer ? Soit mais pour qui ? Là est le drame. Un pays qui détient les meilleurs scientifiques, les meilleurs généraux et les meilleurs gestionnaires financiers, n’est pas capable de trouver un dirigeant charismatique en état de prendre les rênes du gouvernement. Beaucoup avait misé sur le quarteron de généraux mais ils ont fini par se séparer car un attelage à quatre est difficilement maniable.

Par ailleurs, Benny Gantz ne s’est pas affranchi du poids du premier ministre, alors il tente d’exister : «Une ligne rouge a été franchie hier soir, lorsque des citoyens exerçant leur droit de manifester ont été attaqués. En tant que ministre de la Défense et membre de ce gouvernement, j’insiste pour que le droit de manifester soit protégé et que la sécurité de nos citoyens soit garantie partout».

De nombreux électeurs ont cru en lui en votant pour lui car ils voulaient mettre fin au cycle infernal des élections à répétition. Alors, au lieu de renverser la table, il fait de la figuration politique pour ne pas hypothéquer l’avenir, à savoir la rotation de premier ministre.

Il a permis une pléthore de ministres pour satisfaire les besoins de Netanyahou en distribution de cadeaux sans se rendre de leur inefficacité devant une découpe des attributions et des coûts anormaux générés au moment où chaque centime compte. La population sait qu’en dehors de Netanyahou, le changement ne peut pas venir du Likoud car il a tout verrouillé pour consolider sa place.

Quand ils ne sont pas envoyés en mission à l’étranger, ils sont mis à l’écart de la gouvernance à l’image de Guilad Erdan, Gidéon Saar et Nir Barkat, les grosses pointures jouant le rôle de figurants aux ordres. Aucune tête ne doit dépasser ; d’ailleurs personne ne prend le risque d’affronter le leader ce qui augure mal de leur capacité de gouverner, un jour, seuls face aux Grands. Alors les troisièmes couteaux, la voix de son maître, viennent en première ligne, souvent les plus bruyants et les plus incompétents, à l’instar de Miri Regev, David Amsalem, Amir Ohana, David Bitan, et autres Miki Zohar.

Il est inexact d’affirmer que les manifestants sont uniquement des anarchistes et des gauchistes même s’il est avéré que la droite n’est pas présente dans les rues. Alors sur cette base, la violence appelle la violence. L’arrestation de manifestants et certaines images dures de brutalité policière sont compensées par des images dramatiques d’actes audacieux commis par certains irréductibles.

Netanyahou et sa famille ne craignent rien car ils sont protégés par une escouade d’éléments issus des troupes d’élite. Parvenir à atteindre le premier ministre relève d’un haut fait d’arme ou d’un miracle. Exit le loup solitaire agissant pour des motifs idéologiques. Donc les problèmes de sécurité ne se posent pas sauf s’il faut dissuader les manifestants d’envenimer la situation. Mais cela n’empêche pas les manifestants «pro-Bibi», et leurs amis violents du Betar Jérusalem, faisant partie de la secte «la Familia», de participer à la castagne en aspergeant les anti-bibis d’un liquide dangereux inconnu, en les poignardant au cou et en les matraquant.

La haine est devenue courante dans un pays habitué à l’union de tous ses citoyens pour combattre les ennemis, au nord, au sud et au lointain, qui veulent l’éradiquer. Cela n’empêche pas les appels d’un chanteur populaire pour «éliminer le psychopathe et à lui réserver le sort de Louis XVI». C’est contre productif et inadmissible surtout quand ils écrivent : «Bibi doit être éliminé. Il faut venger Rabin en envoyant trois balles contre Bibi mais je suis prêt à faire un compromis pour une pour Bibi et deux pour Sara». Begin et Ben Gourion, réveillez-vous, ils sont devenus fous !

Face à tous ces délires, le seul à garder sa dignité, la tête froide et tous ses esprits est le président Réouven Rivlin qui a demandé aux manifestants d’éviter la violence, a confirmé l’importance de préserver le droit de manifester et a mis en garde contre le fait de nuire aux manifestants. C’est équilibré certes mais la gravité de la situation l’exige.

La gauche et le centre n’ont pas de solution de rechange face au Likoud qui se tient en rangs serrés. On reparle de la fusion entre Kahol-Lavan et Yesh Atid mais, après les mots d’oiseaux qu’ils ont échangés, cela semble du domaine du rêve. Alors on a sorti du chapeau un nouveau général, ancien chef d’État-major, Gadi Eizenkot. Mais beaucoup pensent qu’ils ont déjà donné et qu’il faudrait un homme neuf irréprochable. Alors on le cherche. Le premier qui le trouve aura droit à la reconnaissance éternelle d’Israël.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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