Les Juifs, la Shoah et le Pape

Les archives du pontificat de Pie XII, ici en 1950, ont été ouvertes en mars 2020 - © STRINGER / ANSA / AFP
Les archives du pontificat de Pie XII, ici en 1950, ont été ouvertes en mars 2020 - © STRINGER / ANSA / AFP

En ce jour de commémoration de la Shoah, l’attitude du pape Pie XII, longtemps controversée, doit être soulevée parce que son silence a été jugé coupable alors que les Juifs étaient massacrés. Pourtant les témoignages sur cette période tendent à remettre en cause ce que l’on croyait des faits avérés pour rétablir la vérité. Le plus grand défenseur du Pape fut une personnalité juive dont la trajectoire et l’itinéraire étaient originaux, sinon exceptionnels, l’ex-Grand-Rabbin de Rome.

Israël Zoller est né le 17 septembre 1881 à Brody alors village de la Galicie austro-hongroise. Juif bourgeois, son père était propriétaire d’une soierie à Lodz, alors en territoire russe, qui fut nationalisée en 1888 par le Tsar. La famille et les cinq enfants ont donc été contraints à l’exil. À sept ans, Israël est entré à l’école primaire hébraïque, où les enfants se bornaient à apprendre par cœur des passages de la Bible. Le goût de la connaissance religieuse lui vient principalement de son père.

En 1904, il quitta sa famille qu’il ne reverra jamais. Sa mère, qui l’avait poussé à devenir rabbin, est morte prématurément. Il a étudié la philosophie à l’université de Vienne, puis à celle de Florence où il achève un doctorat mais parallèlement, il a poursuivi des études rabbiniques. Nommé en 1913, vice-rabbin de Trieste, il a épousé Adèle Litwak, dont il aura une fille Dora. À la fin de la première guerre mondiale, Trieste est rattachée à l’Italie et Israël Zoller est nommé Grand Rabbin de la ville.

La perte brutale de sa femme en 1917 le transforma en mystique au point de se rapprocher curieusement du christianisme : «un après-midi, tout d’un coup et sans savoir pourquoi, comme en extase, j’invoquai le nom de Jésus. Je le vis comme en un grand tableau. Je le contemplai longuement, sans agitation, ressentant plutôt une parfaite sérénité d’esprit. Je me disais: Jésus n’était-il pas un fils de mon peuple ?». Cette transformation n’a pas été préméditée mais elle a suivi un cheminement progressif..

Il s’était remarié en 1920 avec Emma Majonica qui lui donna une seconde fille, Myriam. De 1918 à 1938, il enseigna l’hébreu et les langues sémitiques anciennes à l’université de Padoue tout en s’intéressant au Nouveau Testament. Dès lors il sera fortement imprégné de l’Évangile et il découvrit le lien qui unissait les deux Testaments. Il commença alors à douter et critiqua les Juifs pour qui  «l’amour de la Loi l’emporte souvent sur la loi de l’Amour». Il traduira en 1938 ses préoccupations mystiques dans son œuvre capitale des vingt années passées à Trieste, «Le Nazaréen». Il est conduit à écrire : «Le Christ est le Messie; le Messie est Dieu; donc le Christ est Dieu». Malgré ses textes extirpés du profond de lui-même, il est convaincu mais n’a pas encore la foi.

Le rapprochement de Mussolini et de l’Allemagne hitlérienne entraîna, à la fin des années 30, des campagnes antisémites en Italie, surtout à proximité des frontières du troisième Reich, à Trieste en particulier où les Juifs étaient nombreux. Face aux lois discriminatoires édictées contre les Juifs, Israël Zoller préféra changer son nom en Zolli, plus italien. En 1940, les Juifs de Rome le nommèrent à la place vacante de Grand Rabbin.

En septembre 1943, après la chute de Mussolini, Hitler envoya trente divisions allemandes occuper l’Italie tandis qu’aussitôt la politique d’extermination des Juifs était entamée. Le Grand Rabbin s’efforça de convaincre les Juifs de Rome de se disperser pour éviter la déportation. L’ambassadeur allemand auprès du Saint-Siège, Von Weizsäcker, secrètement hostile à la politique nazie, avertit le Pape de la déportation imminente de tous les Juifs d’Italie.

Pie XII envoya alors une lettre remise en mains propres aux évêques, leur ordonnant de lever la clôture dans les couvents et monastères, pour que ces lieux deviennent un refuge pour les Juifs. Selon Zolli : «Je connais un couvent où les religieuses dormaient dans la cave, afin de céder leurs lits aux réfugiés juifs. Admirable exemple de charité qui a su adoucir le destin tragique de tant de gens persécutés». Zolli, entra en clandestinité et se cacha chez des amis chrétiens de sa fille Dora pour échapper à la Gestapo. Mais il assistera impuissant à la déportation, dans la nuit du 15 au 16 octobre, d’un millier de Juifs romains sur environ 8.000.

Le 4 juin 1944, la ville de Rome fut libérée par les forces américaines et Israël Zolli, qui avait été démis de sa charge, redevint Grand Rabbin de Rome. Il présida, en octobre 1944, les fêtes de Kippour à la synagogue de Rome. Il avouera plus tard avoir été touché ce jour-là par la grâce lors des prières du Grand Pardon: «Soudain, je vis avec les yeux de l’esprit, une grande prairie, et, debout au milieu de l’herbe verte, se tenait Jésus revêtu d’un manteau blanc… À cette vue, j’éprouvai une grande paix intérieure, et au fond de mon cœur, j’entendis ces paroles: Tu es ici pour la dernière fois. Désormais, tu me suivras».

Quelques jours plus tard, le Grand Rabbin renonça à sa charge et alla trouver un prêtre afin de compléter son instruction des vérités de la foi. Le 13 février 1945, Monseigneur Traglia conféra le sacrement de Baptême à Israël Zolli qui était caché au Vatican et qui choisit pour prénom chrétien celui d’Eugenio, en hommage de reconnaissance au Pape Pie XII pour son action déterminante en faveur des Juifs pendant la guerre. L’épouse de Zolli, Emma, reçut le Baptême avec son mari et ajouta à son prénom celui de Maria. Leur fille Myriam suivra ses parents après un an de réflexion personnelle. Le baptême d’Eugenio Zolli fut l’aboutissement d’une longue évolution spirituelle. Nombreux de ses amis pensent qu’il s’est converti par gratitude envers le Pape Pie XII.

À l’âge de soixante-cinq ans, Zolli se trouva alors confronté à de graves problèmes financiers puisqu’il ne touchait plus ses salaires de rabbin et de professeur lui faisant dire : «Les Juifs qui se convertissent aujourd’hui, comme à l’époque de saint Paul, ont tout à perdre en ce qui concerne la vie matérielle, et tout à gagner en vie de la grâce». Il a cependant toujours réfuté l’accusation de trahison car selon lui : «Le Dieu de Jésus-Christ, de Paul, n’est-il pas le Dieu même d’Abraham, d’Isaac et de Jacob?»

Sur l’intervention du Saint-Père, Eugenio Zolli fut nommé professeur à l’Institut Biblique Pontifical. En octobre 1946, il entra dans le Tiers-Ordre de Saint-François dont la caractéristique est la pauvreté évangélique pratiquée par les laïcs dans le monde. Mais en janvier 1956, il fut atteint d’une broncho-pneumonie. Sa femme Emma était, elle aussi, malade et âgée. Une semaine avant sa mort, Eugenio confia à une religieuse qui le soignait : «Je mourrai le premier vendredi du mois, à quinze heures, comme Notre-Seigneur». Le vendredi 2 mars, dans la matinée, il reçut la Sainte Communion. Tombé dans le coma, à midi, Eugenio Zolli remit son âme à Dieu à trois heures de l’après-midi.

Il est ainsi confirmé que Zolli parlait en parfaite connaissance de cause du pape en tant que Grand Rabbin de Rome lors des persécutions de 1943. La thèse communément admise consistant à affirmer que Pie XII savait et s’était tu parce qu’il agissait en homme politique obnubilé par la menace communiste, par la survie de sa propre Église et peut-être aussi, parce qu’il était raciste et antisémite. En fait, à travers Pie XII, c’est l’Église qui était attaquée. Certes, de nombreux prélats et prêtres français ont reconnu qu’elle avait failli par son silence.

Mais il n’y a aucun doute que 90 % des Juifs d’Italie ont été cachés et protégés par l’Église, à savoir par des prêtres, des religieux, des religieuses et des laïcs. À Rome même 40.000 réfugiés juifs furent cachés dans les églises, les couvents, et 7.000 dans la cité du Vatican. Les plus menacés, qui étaient protégés dans les séminaires, étaient revêtus de soutanes  en cas de perquisition.

En 1945, le consul d’Israël à Milan, Pinhas Lapid, fut reçu par le Pape pour lui transmette «la gratitude de l’Agence juive, qui était l’organisme du mouvement sioniste mondial, pour ce qu’il avait fait en faveur des Juifs ». Il avait alors estimé que 850.000 Juifs avaient été sauvés par les catholiques dans toute l’Europe.  Il avait même déclaré en 1963 : «Je comprends très mal que l’on s’en prenne aujourd’hui à Pie XII tandis que pendant de nombreuses années, on s’est plu en Israël à lui rendre hommage. Je peux affirmer que le pape personnellement, le Saint Siège et les nonces ont sauvé de 150.000 à 400.000 juifs».

Dans une interview au journal Le Monde du 13 décembre 1963, il ne comprenait pas «pourquoi l’on s’acharne contre Pie XII qui ne disposait ni de divisions blindées, ni de flotte aérienne alors que Staline, Roosevelt et Churchill n’ont jamais voulu s’en servir pour désorganiser le réseau ferroviaire qui menait aux chambres à gaz. Lorsque j’ai été reçu à Venise par Mgr Roncalli qui devait devenir Jean XXIII et que je lui exprimais la reconnaissance de mon pays pour son action en faveur des Juifs alors qu’il était nonce à Istanbul, il m’interrompit à plusieurs reprises pour me rappeler qu’il avait à chaque fois agi sur l’ordre précis de Pie XII ».

Le rabbin de Jérusalem, Isaac Herzog, s’était exprimé en 1944 : «Ce que votre Sainteté et ses éminents délégués, inspirés par ces principes religieux éternels qui constituent le fondement même de la civilisation véritable, font pour nos frères et sœurs malheureux, en cette heure tragique de notre histoire, et qui est une preuve tangible de l’action de la Providence en ce monde, le peuple d’Israël ne l’oubliera jamais». En 1946, 12 rabbins venus d’Israël, d’Europe et des États-Unis, vinrent à Rome, rendre un hommage officiel de gratitude au pape Pie XII pour l’action de l’Église en faveur des Juifs pendant toute la guerre.

Enfin, Golda Meir, ministre des Affaires étrangères d’Israël, déclara lors de la mort du pape en 1958 : «Nous partageons la douleur de l’humanité pour la mort de Sa Sainteté Pie XII. Pendant la décennie de la terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du Pape s’est élevée pour condamner les persécuteurs et pour invoquer la pitié envers leurs victimes. Nous pleurons un grand serviteur de la paix».

Le 16 février 2001, le rabbin David Dalin de New York, avait demandé que Pie XII soit officiellement reconnu comme un «Juste entre les nations. Pie XII fut l’une des personnalités les plus critiques envers le nazisme. Sur 44 discours que Pacelli a prononcés en Allemagne entre 1917 et 1929, 40 dénoncent les dangers imminents de l’idéologie nazie». Marcus Melchior, grand rabbin du Danemark, qui a survécu à la Shoah estime que : «Si le pape avait parlé, Hitler aurait massacré beaucoup plus que six millions de Juifs et peut-être 10 millions de catholiques. Toute action de propagande inspirée par l’Église catholique contre Hitler aurait été un suicide ou aurait porté à l’exécution de beaucoup plus de Juifs et de catholiques».

Il était important, en cette journée de la Shoah de rétablir la vérité sur Pie XII dans l’intérêt des deux communautés et de rappeler l’épopée d’un converti.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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