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Les Juifs d’origine marocaine ont peur de revenir, et encore plus d’investir ici

« Tant qu’il y a le Roi, ça va. » Je l’entends chaque semaine, de Tel-Aviv, de Paris, de Montréal. Cette phrase se croit rassurante. Elle est un contresens, et elle coûte à ceux qui la répètent bien plus qu’ils ne l’imaginent.

Chaque semaine, on me pose les mêmes questions. Est-ce qu’on peut venir. Est-ce qu’on est en sécurité. Et de plus en plus souvent : est-ce qu’on peut acheter, ouvrir, investir.

Et chaque fois revient la même phrase, prononcée sur le ton de l’évidence. Tant qu’il y a le Roi, ça va.

Celui qui la dit croit énoncer une confiance. Il énonce en réalité une date de péremption. Et c’est cette date de péremption imaginaire qui explique pourquoi des Juifs d’origine marocaine reviennent ici pleurer sur la tombe de leur grand-père, puis repartent sans jamais acheter la maison d’à côté.

Je veux traiter cela sérieusement, parce que cela mérite mieux qu’un haussement d’épaules.

Les ordres de grandeur, d’abord

En 2022, dernière année pleine avant l’interruption des liaisons directes, près de deux cent mille Israéliens ont visité le Maroc. Le visa électronique, lancé en juillet 2022, leur a été délivré à plus de cent cinquante mille exemplaires en quelques mois, au point qu’ils représentaient plus de la moitié de tous les visas électroniques marocains, toutes nationalités confondues. Les liaisons directes ont repris cet été.

Environ un million de Juifs d’origine marocaine vivent aujourd’hui en Israël. Des centaines de milliers d’autres vivent en France, au Canada, aux États-Unis.

Ces gens-là ne viennent pas visiter un pays étranger. Ils viennent voir le leur.

Ce que la peur mélange

Quand un Juif d’origine marocaine me dit « j’ai peur du Maroc », j’entends en réalité quatre peurs différentes que personne ne prend la peine de séparer.

La première est la peur de l’État. Peur qu’à l’arrivée un fonctionnaire pose un problème, qu’un passeport soit refusé, qu’une administration se montre hostile.

La deuxième est la peur de la rue. Peur d’un mot, d’un regard, d’une agression parce qu’on porte une kippa ou qu’on parle hébreu au téléphone.

La troisième, la moins avouée, ne parle pas du Maroc du tout. C’est la peur du regard des siens. Peur d’être vu allant dans un pays arabe, peur de devoir s’expliquer au retour.

Et la quatrième est celle qui coûte le plus cher, parce qu’elle porte sur l’argent et sur le temps long. C’est la peur d’investir.

Elle s’exprime toujours par la même formule. Tant qu’il y a le Roi, ça va.

Arrêtez-vous une seconde sur cette phrase. Elle dit deux choses à la fois. Elle dit une confiance totale dans le présent. Et elle dit une inquiétude sur tout ce qui n’est pas le présent.

C’est cette phrase que je veux démonter, parce qu’elle repose sur une erreur d’analyse.

Première peur : l’État. Elle est infondée, et l’histoire le prouve

Le Maroc est un État continu depuis 788. Ce n’est pas une formule, c’est une donnée : douze siècles de souveraineté, quatre dynasties successives, jamais d’effacement.

Et sur toute cette durée, la protection de la communauté juive n’a pas été une tolérance intermittente. Elle a été une politique d’État, inscrite dans la pierre.

Regardez où le pouvoir a placé ses Juifs. Le premier mellah, créé à Fès en 1438 sous les Mérinides, n’est pas installé en périphérie mais dans Fès El-Jdid, le quartier du pouvoir, contre le palais. Celui de Marrakech, en 1558, jouxte le palais. Celui de Meknès est adossé aux murs de la cité impériale. Trois villes, trois siècles, un seul schéma : en Europe on éloignait les Juifs du centre, ici on les collait au palais.

En 1764, un sultan marocain fait dessiner Essaouira par un architecte français, avec quartier juif et quartier musulman dans la même trame urbaine, sans mur de séparation. Cherchez l’équivalent européen à cette date.

Et le vingtième siècle a livré le test le plus dur qui soit. Sous le régime de Vichy, quand Rabat reçoit l’ordre d’appliquer le statut des Juifs, Mohammed V refuse de considérer ses sujets juifs comme une catégorie à part. Aucun Juif marocain n’a été déporté depuis le territoire du Royaume.

Cette peur-là est la moins fondée de toutes.

Deuxième peur : la rue. Elle mérite une réponse honnête

Ici, je ne vais pas vendre du rêve.

Le Maroc a connu des épisodes graves, et je ne les efface pas. Le Tritel de Fès en 1912, dans le chaos de l’entrée du Protectorat. Oujda et Jerada en juin 1948, dans le choc de la création d’Israël. Les attentats de Casablanca du 16 mai 2003, qui ont visé notamment des lieux juifs de la ville.

Ces faits existent, ils sont documentés, et les nier affaiblirait tout le reste.

Mais il faut les compter correctement. Trois épisodes majeurs en un siècle. Sur la même période, faites le compte pour la France, l’Allemagne, la Pologne, l’Autriche. Vous n’arriverez pas au même ordre de grandeur.

Ajoutez le contexte actuel. Depuis octobre 2023, le Maroc a connu des manifestations pro-palestiniennes nombreuses et parfois massives. C’est un fait, et il explique une partie de l’appréhension. Et pourtant, sur toute cette période, les synagogues sont restées ouvertes, les cimetières entretenus, les hiloulot maintenues, la communauté en place. La rue marocaine a manifesté contre une guerre. Elle n’a pas visé ses Juifs.

Des manifestants anti-Israël à Rabat, au Maroc, le 15 octobre 2023. (Crédit : Fadel Senna/AFP)

Troisième peur : le regard des siens. Elle est réelle, et je n’y peux rien

Aucun argument historique ne traite celle-là, parce qu’elle ne parle pas du Maroc.

Un homme qui n’ose pas dire à son entourage qu’il part à Marrakech n’a pas un problème de sécurité, il a un problème de liberté. Je le dis sans mépris. Mais qu’on ne l’habille pas en question de sûreté : ce n’est pas la même conversation.

Quatrième peur : investir. Et l’erreur que contient la phrase

Revenons à la formule. Tant qu’il y a le Roi, ça va.

Celui qui la prononce fait reposer douze siècles d’histoire sur un horizon qu’il imagine court. Il en conclut qu’il ne faut rien engager au-delà. Résultat : il vient en visiteur, il ne vient jamais en investisseur.

Cette conclusion est fausse, et voici pourquoi.

La protection des Juifs marocains n’a jamais été le trait de caractère d’un souverain particulier. Elle est une constante institutionnelle qui a traversé les Idrissides, les Almoravides, les Mérinides, les Saadiens et les Alaouites. Cinq maisons, des siècles d’écart, des contextes sans aucun rapport les uns avec les autres, et le même comportement. Une politique qui survit à quatre changements de dynastie n’est pas une préférence personnelle, c’est une structure.

Le fondement en est connu. Le souverain marocain porte le titre d’Amir al-Mouminine, Commandeur des croyants, et à ce titre la protection des communautés du Royaume relève de sa charge. Le pacte de la bay’a lie l’institution, pas un individu.

Et depuis 2011, ce n’est plus seulement une coutume, c’est écrit. Le préambule de la Constitution marocaine énumère les composantes de l’identité nationale et y inscrit nommément l’affluent hébraïque. Aucun autre pays de la région n’a fait cela. Un texte constitutionnel n’accompagne pas un règne, il accompagne un État.

Autrement dit : la bonne phrase n’est pas « tant qu’il y a le Roi ». La bonne phrase est « tant qu’il y a le Maroc ». Et le Maroc est là depuis 788.

Sur le plan pratique, ajoutons les éléments que les investisseurs demandent toujours et qu’on ne leur donne jamais. Un étranger peut acquérir des biens immobiliers au Maroc, à l’exception des terres agricoles. Le pays a refondu son cadre d’investissement par une charte adoptée en 2022, et il a bâti à Casablanca une place financière destinée aux investisseurs internationaux. Les échanges économiques directs avec Israël, eux, progressent rapidement depuis 2020, à partir d’une base très basse.

Il ne s’agit pas de prétendre que tout est simple. Il s’agit de dire que le risque politique invoqué n’est pas le risque réel. Le vrai risque, au Maroc comme partout, est un risque d’exécution : trouver le bon partenaire, comprendre l’administration, tenir dans la durée. C’est un métier. Ce n’est pas une question d’être juif.

Ma position

Je ne demande à personne de me croire sur parole. Je demande qu’on applique au Maroc le même standard qu’aux autres pays.

Personne ne renonce à Paris, à Bruxelles ou à New York en dressant la liste des incidents antisémites qui s’y produisent chaque année. On y va, on y achète des appartements, on y crée des sociétés. Le Maroc est le seul pays où l’on exige un risque nul avant d’acheter un billet, et une garantie éternelle avant de signer un acte.

Ce double standard a un coût, et il n’est pas payé par le Maroc, qui reçoit dix-huit millions de touristes. Il est payé par ceux qui s’abstiennent.

Ils ne verront pas la tombe de leur grand-père. Ils ne rachèteront pas la maison de la rue dont leur mère parlait. Ils ne prendront aucune part dans un pays qui, lui, se construit à grande vitesse.

Et cette histoire s’efface plus vite qu’on ne le croit. Il reste aujourd’hui à peine quelques milliers de Juifs au Maroc. Les gardiens de cimetière vieillissent. Les derniers témoins qui savent quelle famille habitait quelle porte ne seront pas là indéfiniment.

Alors voilà ma réponse. Le risque de venir est faible et documenté. Le risque d’investir est un risque d’affaires ordinaire, pas un risque d’appartenance. Et le coût de l’abstention, lui, est certain et irréversible.

Les avions ont recommencé à voler cet été. Ce n’est pas la porte qui manquait.

à propos de l'auteur
Amine Drissi Boutaybi est un auteur franco-marocain, patriote et monarchiste, attaché à la mémoire judéo-marocaine et au dialogue entre le Maroc et Israël. À travers ses livres et ses publications, il explore l'histoire, l'identité plurielle du Royaume et la composante hébraïque inscrite dans la Constitution marocaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, son patrimoine et ses liens avec le monde juif. Il porte une conviction simple : ce qui unit le Maroc et Israël relève autant de la fidélité à une mémoire que de la lucidité sur un avenir commun.
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