Les Juifs américains face à l’antisémitisme (4)

Marche traversant le pont de Brooklyn en solidarité avec la communauté juive après une récente série d'attaques antisémites dans la grande région de New York, le dimanche 5 janvier 2020 à New York. (Photo AP / Eduardo Munoz Alvarez)
Marche traversant le pont de Brooklyn en solidarité avec la communauté juive après une récente série d'attaques antisémites dans la grande région de New York, le dimanche 5 janvier 2020 à New York. (Photo AP / Eduardo Munoz Alvarez)

Comme partout dans le monde où ils sont installés, les Juifs sont soumis à de l’antisémitisme et à des violences antisémites. La communauté juive américaine ne déroge pas à cette règle malheureusement.

L’antisémitisme est présent aux Etats-Unis. Il se manifeste sous diverses formes, il est alimenté, diffusé et mis en pratique par divers groupes. A travers l’exemple des hate crimes, recensés tous les ans par la Police fédérale américaine (FBI), nous aimerions nous intéresser quelque peu aux violences que subissent les Juifs américains. Sous un angle quantitatif. Quatrième et dernier épisode de notre échappée chez les Juifs américains.

Les formes et les groupes de l’antisémitisme aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis il existe plusieurs centaines de groupes violents, que les services et les organismes spécialisés désignent par l’appellation de « hate groups ». Tous les ans, le Southern Poverty Law Center publie une carte permettant de localiser et de découvrir l’univers politique et idéologique de chacun des plus de neuf cents hate groups actifs sur le territoire américain.

Ce recensement inclue nombre de groupes politiques, qui n’ont pas forcément les mêmes modes opératoires. En revanche l’intérêt d’une telle démarche est justement de mettre en place une typologie de ces groupes haineux, qui malgré des divergences sur la forme, ont des points communs sur le fond.

Pour aller à l’essentiel les services considèrent les hate groups comme des groupes qui prônent une idéologie altérophobe, usent d’un discours violent et peuvent parfois utiliser la violence comme moyen d’action politique. Parmi ces plus de neuf cents hate groups, on trouve des groupes suprématistes blancs, des groupes homophobes, des groupes néo-nazis. Certains d’entre eux revêtent un aspect et des modes opératoires paramilitaires.

Le SPLC a tendance à distinguer les différentes branches de la suprématie blanche aux Etats-Unis. Or, l’antisémitisme est une idéologie qui fédère les différents satellites de la mouvance, dans la mesure où il est largement partagé. Prenons l’exemple de la distinction entre les néo-nazis et les « white nationalists » que le SPLC opère.

Quand on s’intéresse à ces formes de radicalités politiques présentes aux Etats-Unis, il suffit de consulter les discours, de mener des recherches sur leurs actions politiques passées et présentes pour s’apercevoir que bien que la forme diverge, le fond est le même. En effet, ces organisations radicales partagent plusieurs points communs :

  1. La certitude que l’espèce humaine est régie par l’inégalité des « races ». Stratification dans laquelle la « race blanche » est considérée comme supérieure et providentiellement autorisée à commander aux destinées de ses « subordonnées raciales ». Une vision donc racialiste et suprématiste blanche.
  2. Une méfiance généralisée, voire un assentiment très puissant à l’égard de l’Etat fédéral qu’ils considèrent comme une entité tyrannique à la botte des « cosmopolites » (les Juifs) et des minorités ethniques et sexuelles, menant une politique injuste et discriminatoire à l’égard de la « race blanche » ;
  3. Un antisémitisme acerbe qui se traduit bien souvent par l’acte meurtrier contre cette communauté. Dans la pensée suprématiste blanche, le Juif est considéré comme « le pire dans la hiérarchie des races » qui leur sert de boussole de lecture du monde qui les entoure. Pourquoi ? Car il est vu comme l’apatride par excellence, comme le voyageur et le profiteur dont le seul intérêt ontologique est d’asservir celles et ceux qui ne font pas parti de « sa tribu ». Une pensée largement inspirée de l’antisémitisme racialiste qui émerge au XIXe siècle et qui inspira par ailleurs la pensée meurtrière du National-socialisme.
  4. Une dimension révolutionnaire, dans la mesure où ces organisations sont profondément convaincues que l’ordre actuel et un ordre corrompu et décadent qu’il faut absolument remplacer par un ordre « pure » : leur ordre. Cette dimension révolutionnaire peut se traduire chez certains par l’utilisation de la violence dans l’optique de déstabiliser cet ordre frontalement et par la peur. Chez d’autres, cela doit passer par la lutte pour l’hégémonie culturelle, manière plus soft de faire la guerre, mais qui mène au même but : remplacer un ordre culturel, politique, social et éventuellement économique auquel ils sont très fortement opposés. De plus, cette dimension révolutionnaire est fortement alimentée par une vision eschatologique se traduisant par l’idée d’un affrontement entre le « Bien » et le « Mal » dans un monde qu’ils considèrent comme au bord de l’effondrement.

 

Ces groupes peuvent diverger quant à leur système de croyance. Par exemple, ce qui distingue en partie les groupes néo-nazis du Ku Klux Klan suprématiste blanc (traditionnel), c’est la place accordée à la Chrétienté. Pour les adorateurs du IIIe Reich, le Christianisme est une religion « enjuivée », décadente et bridant les « forces vitales » de l’individus.

Là où les suprématistes blancs de culture chrétienne, considèrent au contraire que le Christianisme est « La » religion, qu’elle est consubstantielle à la « race blanche » et aux Etats-Unis d’Amérique. Ils tirent même des justifications à leur pensée raciale de textes chrétiens, issues de leur propre interprétation évidemment. Leur vision du monde eschatologique, se traduisant par la conviction que les Etats-Unis sont à deux doigts d’une guerre raciale du fait du multiculturalisme et de la corruption des élites, est elle aussi parsemée de références aux saintes écritures (Bible, Evangiles).

Dans l’idéologie des hate groups suprématistes blancs, le Juif est souvent désigné comme responsable des problèmes que connaissent une société. Il est désigné comme cible par ces groupes politiques, qui jouissent certes d’une liberté d’expression inviolable (car garantie par le Ier amendement de la Constitution), mais dont l’action est très surveillée par les services de sécurité intérieure.

En effet, ces organisations se sont déjà rendues responsables de violences graves, ne jouissent plus de la même tolérance qu’il y a cinquante ou soixante ans et sont considérées comme des risques importants pour la sécurité intérieure du pays. Ils sont donc placés sous surveillance. Mais la diffusion au sein de certaines franges radicales de la société d’idées antisémites, accrue avec l’Internet, est une réalité à prendre en compte.

Les violences antisémites, toujours présentes mais en légère baisse depuis 1996

Le FBI recense tous les ans ce qu’il désigne comme « hate crimes ». Cette notion juridique, qui signifie littéralement « crime haineux » en Français, désigne tout acte de violences (physiques ou verbales) commis et motivé par des idées altérophobes.

Cette catégorie de crimes englobe les violences allant de l’insulte frontale au meurtre. Elle comprend les violences homophobes, antinoires, antimusulmanes, antisémites etc. Si l’on observe les chiffres de cette base de données criminelles depuis sa création en 1996, que pouvons-nous constater ?

Premièrement, que les hate crimes ont baissé de 20% en 23 ans, passant de 10 706 infractions en 1996 à 8 559 en 2019. De 1996 à 2019, le FBI a comptabilisé 204 702 hate crimes, soit près de 8 900 par an et environ 24 par jour. Soit environ 1 hate crime toutes les heures depuis 1996.

Les hate crimes antisémites constituent une part importante de cette catégorie de crimes. De 1996 à 2019, la Police fédérale américaine a comptabilisé 23 105 hate crimes motivés par des opinions antisémites. Ce qui fait en moyenne, 1 004 crimes antisémites par année et environ 3 par jour sur les 23 ans qui séparent 1996 à 2019.

Les crimes haineux antisémites représentent 11% du total des hate crimes commis sur cette période et 65% des crimes haineux commis contre des minorités religieuses. Par conséquent, à la vue des données fédérales, la communauté juive a été la communauté religieuse aux Etats-Unis la plus touchée par la violence raciste aux Etats-Unis sur cette période. Ce qui souligne l’idée que les violences antisémites existent bel et bien et qu’elles sont importantes, malgré une baisse de 16% ces vingt-trois dernières années.

Pour pallier ce risque, la communauté juive américaine dispose de divers moyens. D’une part, le combat juridique auprès des juridictions en question où sont commis ces crimes, pour faire reconnaître leur caractère antisémite. Ensuite, un arsenal juridique à disposition aux échelles locales et fédérales visant à sanctionner les crimes haineux pour motifs antisémites. Elle dispose également du soutien d’organisations comme l’Anti-diffamation League, le Southern Poverty Law Center spécialisées dans l’aide aux victimes de crimes haineux et fournissant une surveillance et une analyse très pointue des milieux radicaux actifs aux Etats-Unis.

A une échelle plus locale, les communautés juives ont su également s’adapter à la menace en organisant leur propre sécurité. Comme on peut le voir dans certaines communautés juives françaises, les lieux de cultes ou de réunions des communautés juives américaines sont soumises à des dispositifs de surveillance et de sécurité souvent organisées par les communautés elles-mêmes (service d’ordre et de surveillance aux alentours des lieux de cultes, fouilles à l’entrée des lieux de cultes etc.).

La communauté juive aux Etats-Unis, est également soumise à des attaques fréquentes, de nature terroriste perpétrées par des individus radicalisés et appartenant le plus souvent à l’extrême droite radicale ou étant proche de ses idées et de sa vision du monde. Récemment (hiver 2020), un attentat terroriste dans la ville de Monsey (état de New York) a frappé la communauté juive.

D’après les policiers, l’auteur de l’attentat serait un « déséquilibré », au passé psychiatrique et judiciaire lourd. En revanche, ont été retenus contre lui les charges d’antisémitisme et de crime haineux, sachant que l’individu en question a été soupçonné d’avoir déjà attaqué un juif orthodoxe quelques mois avant sa deuxième tentative. Aux dires des enquêteurs et de la Justice, il est clair que ses motivations furent poussées par des opinions antisémites violentes.

Les Juifs américains sont donc particulièrement soumis à la haine et à ses violences aux Etats-Unis. Bien qu’ils soient depuis plusieurs décennies complètement intégrés à la société américaine, ils demeurent soumis à l’antisémitisme et à ses violences.

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à propos de l'auteur
Géographe de formation, Nathan porte de l'intérêt pour les sujets géopolitiques, de géographie culturelle et d'observation politique dans le contexte israélien, étasunien et français, en essayant de mêler les trois.
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