Les Israéliens transparents veulent être visibles

DOSSIER - Dans cette photo d'archive du 27 août 2015, deux femmes bédouines marchant au sommet d'une colline. (AP Photo / Ariel Schalit, Dossier)
DOSSIER - Dans cette photo d'archive du 27 août 2015, deux femmes bédouines marchant au sommet d'une colline. (AP Photo / Ariel Schalit, Dossier)

Le gouvernement d’union nationale qui vient d’être mis en place en Israël pourrait mettre fin à l’un des plus gros scandales de la société israélienne : l’existence de milliers de citoyens « invisibles » car ignorés des institutions de l’Etat.

Le phénomène existe depuis la création de l’Etat juif : une grande partie des 300.000 bédouins d’Israël vivent dans des villages non reconnus par les autorités et ils ne sont donc pas reliés au réseau d’eau et d’électricité du pays.

La participation du parti islamiste Raam à la nouvelle coalition devrait permettre d’accélérer le développement de la société arabe et, en particulier, de légaliser les villages bédouins.

En marge de la société moderne

Les 300.000 bédouins d’Israël ne représentent pas une population importante : ils sont 3% des Israéliens et ils se fondent souvent dans la communauté musulmane qui compte 1,6 million d’âmes.

Leur petit nombre n’explique pas qu’ils soient invisibles pour beaucoup d’Israéliens ; ils mènent une vie nomade, en marge de la société moderne et urbaine, parfois dans des campements précaires.

Leur mode de vie particulier en a fait des « citoyens transparents », mal acceptés par la société qui feint de les ignorer. Quand ils font la une de l’actualité, c’est lorsqu’ils manifestent bruyamment pour défendre leurs terres confisquées par l’Etat ou quand des cas fréquents de polygamie sont révélés.

Le fait que les bédouins s’engagent volontairement à Tsahal ne suffit pas à les rendre moins transparents ; certains d’entre eux atteignent même des postes convoités de médecins ou diplomates.

Mais leur place dans la société est surtout façonnée par la politique publique de confiscation des terres du Néguev sur lesquelles ils sont pourtant installés depuis des décennies.

Pas d’adresse officielle

Certes, le gouvernement israélien tente de les sédentariser pour mieux les intégrer ; au fil des ans, des localités ont été construites dans le Néguev spécialement pour eux comme Raat, Tel-Sheva et Arara.

En 2021, près de 100.000 Bédouins vivent encore dans une quarantaine de villages et campements non reconnus par les autorités israéliennes ; n’ayant pas d’adresse officielle, ils sont identifiés selon le nom de la tribu à laquelle ils appartiennent.

Ignorés des institutions de l’Etat, ils sont devenus des citoyens « invisibles », sans accès – total ou partiel – aux infrastructures nationales (routes ou électricité) et aux services publics (santé ou éducation).

On comprend alors pourquoi la majorité des bédouins ne se considèrent pas comme des Israéliens à part entière.

Promesses non tenues

Le soutien de Raam au gouvernement Bennett-Lapid vient de redonner espoir aux bédouins du Néguev ; l’accord de coalition prévoit la légalisation de trois villages bédouins encore non reconnus – Abada, Khashm al-Zena et Rakhma – dans les 45 premiers jours de la coalition.

De plus, l’accord prévoit le gel des destructions de constructions arabes illégales jusqu’en 2024 ; le temps de créer ou légaliser une douzaine de villages supplémentaires pour les bédouins du Néguev.

Le gouvernement de Netanyahou avait déjà, et à plusieurs reprises, promis la reconnaissance de villages bédouins, promesses qui n’ont jamais été réalisées.

Si le gouvernement Bennett-Lapid parvient à mettre un terme à cette situation scandaleuse, indigne d’une société moderne, il aura justifié son existence.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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