Les hommes en noir

Des juifs ultra-orthodoxes assistant aux funérailles du rabbin Chaim Kanievsky à Bnei Brak, en Israël, le dimanche 20 mars 2022. (AP Photo/Oded Balilty)
Des juifs ultra-orthodoxes assistant aux funérailles du rabbin Chaim Kanievsky à Bnei Brak, en Israël, le dimanche 20 mars 2022. (AP Photo/Oded Balilty)

350 000 selon la police, 500 000 selon certains journaux. Peu importe : c’est bien toute une communauté qui, à Bnei Brak, a accompagné le 20 mars le rabbin Haïm Kaniewski à sa dernière demeure.

La fermeture de plusieurs grands axes à la circulation et le congé accordé à de nombreuses écoles le jour de l’enterrement ont rappelé à qui l’aurait oublier qu’il y existe un autre Israël : celui des « hommes en noir » (Ilan Greisalmer).

Les communautés ultraorthodoxes représentent environ 13 % de la population (plus de 1,2 million de personnes) et sont en rapide expansion du fait d’une forte natalité : sept enfants par femme en moyenne. Compte tenu des « départs » (15 % des jeunes ultraorthodoxes abandonnent ce mode de vie) et des « arrivées », le bureau central des statistiques (l’INSEE israélien) travaille sur l’hypothèse d’une communauté représentant 20 % de la population totale en 2040 et 32 % en 2065 (c’est-à-dire 40% de la population juive). Ceci dans l’hypothèse où la majorité des hommes continueraient à ne pas travailler. Et c’est bien là le problème. D’abord pour les intéressés qui se condamnent ainsi à demeurer en dessous du seuil de pauvreté.

C’est aussi un handicap pour la société toute entière, et pas seulement en raison de la surcharge que cela représente pour les contribuables. Avec la perspective de non-participation au marché du travail d’un cinquième des hommes dans une génération et d’un tiers dans deux, l’économie israélienne serait en voie de régression. La start-up nation ressemblerait de plus en plus à un pays du tiers-monde avec une fuite des cerveaux vers des cieux plus cléments.

L’accès des ultraorthodoxes au marché du travail pâtit des carences volontaires d’un système scolaire autonome qui n’assure pas l’enseignement des matières fondamentales (anglais, mathématiques). Même si, d’après les études faites par l’Institut israélien pour la démocratie, un quart des ultraorthodoxes serait en train de sortir de cette impasse, pour les trois-quarts restants, les obstacles mis par les rabbins et les partis ultraorthodoxes leur interdira toute évolution.

Même si on note des changements au niveau du leadership ultraorthodoxe. Les mentors spirituels séfarade (le rav Ovadia Yossef) et ashkénaze (le rav Shakh et aujourd’hui le rav Kaniewski) ne sont pas remplacés. Les leaders politique Arié Déry (Shas), Yaacov Litzman et Moshé Gafni (Yaadout ha Thora) pourraient quitter la vie politique. Mais rien ne dit que la nouvelle génération sera plus ouverte à la modernité.

Contrairement à certains de leurs ainés, ils n’ont connu qu’un seul pays, qu’un seul système scolaire et ont échappé à l’armée. Autant de raisons de rester dans la situation psychologiquement confortable du monde fermé des hommes en noir.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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