Les h’ilonim sont des juifs comme les autres

Des personnes faisant du vélo le long de la route déserte de Jérusalem, le jour de Yom Kippour, 9 octobre 2019. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Des personnes faisant du vélo le long de la route déserte de Jérusalem, le jour de Yom Kippour, 9 octobre 2019. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Voilà le sujet sur lequel tu as le plus de mal à écrire, alors même qu’il est le plus brûlant pour toi. Jusqu’au jour où ton fils te demande un matin: « Maman, n’est-ce-pas que Aba (papa) n’est pas juif ? »

Tu manques de t’étrangler avec ton café. L’histoire de la famille du père de tes enfants défile à toute vitesse dans ton esprit : la Pologne des années 30, le sauvetage in extremis des plus jeunes, envoyés en Israël avant la Shoah, les familles restées sur place décimées, la construction du pays, le sionisme, les grandes idées, le socialisme de l’époque. Puis une, deux, et trois générations d’Israéliens.

« Bien sûr que si Aba est juif, qu’est ce qui te fait penser le contraire ?

Bah il dit lui-même qu’il est h’iloni. »

Les revoilà donc, ces petites cases avec lesquelles tu as tellement de mal à composer. Sauf que là, tu sens plus que jamais le bilboul (l’embrouille). Et à nouveau, tu te dis que quelque chose ne tourne pas complètement rond ici.

Tu te revois à l’enterrement de ton beau-père, écoutant le Kadish récité par ses fils h’ilonim enlacés sur la tombe. A sa Shiva, aux Shivot de tous ces h’ilonim qui perdent des êtres chers.

Aux circoncisions des enfants de h’ilonim, aux h’ilonim qui plantent des arbres à Tou Bishvat, qui se déguisent et qui envoient des mishlohi manot à Pourim, qui sortent d’Egypte en grandes pompes à Pessah, aux petits h’ilonim qui reçoivent la Torah et commencent à l’étudier en Kita Beth, aux discours de h’ilonim sur le renouvellement à Rosh Hashana, à cette connexion spirituelle qui se manifeste tout au long de l’année, même si c’est en dehors des synagogues.

Tu repenses à ton voisin h’iloni, et à ses amis h’ilonim, qui ont organisé sur deux ans un tyoul de la Galilee vers Jérusalem par petits bouts, pour y arriver l’année de bar mitsva de leurs fils.

A cette culture de l’étude. Partout, tout le temps, à n’importe quel âge.

Aux gens qui t’entourent, et qui vivent leur judaisme avec beaucoup de sens et de profondeur le plus souvent, mais qu’on oppose implacablement aux religieux. Hilonim versus Datim. Datim versus Hilonim.

C’est instantané, c’est confortable, on peut cerner une personne en un mot et comprendre dans les grandes lignes son mode de vie. Et puis c’est comme ça donc on s’adapte, on se rentre dans une case ou dans l’autre, même si ça coince un peu.

Parce qu’au final, chacun peut trouver l’environnement qui lui convient le mieux et composer. Mais est-ce vraiment juste et précis ? L’essence même du judaïsme n’est elle pas le libre arbitre ? L’évolution incessante, dans un sens ou dans l’autre ? La vie consacrée au tikoun, à la réparation, chacun à son niveau ?

C’est pourquoi toi, tu ne l’aimes pas ce mot, h’iloni. Pas plus que tu n’aimes celui de dati. Ces mots limitent, enferment, et séparent ce(ux) qui devrai(en)t être uni(s). Et sont exploités à outrance. Tu leur préfères le mot tout simple et si complexe de juif.

Alors tu réponds à ton fils que le h’iloni est un juif comme un autre, et que ça ne veut strictement rien dire. Et que s’il a un doute, qu’il aille directement interroger son père, juste pour voir sa tête.

Quant à toi, la laïque religieuse, la juive qui refuse d’être enfermée dans une case, tu te demandes s’il est réaliste d’espérer que les Israéliens se détachent de ce cloisonnement pour se rassembler dans le respect du chemin de chacun. Sans avoir besoin d’une menace extérieure. Ou si tu devras te contenter, en temps de paix, de te trouver une petite case avec des gens qui pensent comme toi.

à propos de l'auteur
De Paris à Tel Aviv, puis à la Galilée, le point de vue d'une ex-avocate un peu trop rêveuse ayant trouvé sa place dans l'effervescence israélienne
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