Les Frères musulmans et le pouvoir, la relecture des faits

L'ancien chef du nucléaire de l'ONU et diplomate égyptien Mohammed ElBaradei, à droite, prenant la parole lors d'une conférence de presse avec Saad al-Katatni, le leader parlementaire du plus grand bloc d'opposition égyptien, les Frères musulmans, après leur réunion au Caire, samedi 5 juin 2010. ( Photo AP / Mohammed Abu Zaid
L'ancien chef du nucléaire de l'ONU et diplomate égyptien Mohammed ElBaradei, à droite, prenant la parole lors d'une conférence de presse avec Saad al-Katatni, le leader parlementaire du plus grand bloc d'opposition égyptien, les Frères musulmans, après leur réunion au Caire, samedi 5 juin 2010. ( Photo AP / Mohammed Abu Zaid

La multitude des groupes, dits islamistes, c’est-à-dire prônant un jeu politique inspiré des dogmes religieux, a fasciné l’imaginaire occidental et influencé la réalité des pays musulmans, en particulier les pays Arabo-Maghrébins.

Le plus important groupe, fédéré mais non organisé, demeure « les Frères musulmans »; il est aussi étendu et varié que complexe. Le printemps arabe a propulsé ce groupe politique sur le théâtre politique des pays Arabes, où sa prestance exécutive fut jusque-là soit interdite ou régulée.

Sous l’égide de Pierre Puchot, différents chercheurs-politicologues arabisants apportent une clairvoyance littéraire inédite, loin des calculs politico-médiatiques. Dans ce livre, Les Frères musulmans et le pouvoir, les apports des chercheurs spécialisés passent en revue un panorama des faits politico-sociaux détaillés de l’influence de l’islam politique dans la vie politique parlementaire et gouvernementale des pays Arabes et de la Turquie de l’AKP (seul pays où l’idéologie « frèriste » a réussi à s’implanter dans un cadre laïc, à réussir des politiques populaires, à obtenir un large soutien de la population grâce à des réformes, ayant propulsé ce pays vers un développement socio-économique exponentiel).

La mise en valeur des idéaux, initiés par Hassan el Banna, théorisés par le penseur mythique Sayyed Qutb et gérés par des guides suprêmes à la réputation infaillible, tel que Hassan el Hudaybi (1949-72) et Mohamed Badie (2010-13 et condamné à mort par le général Sissi, instigateur du coup d’état contre le seul président civil et élu démocratiquement), rend les chapitres fluides pour les lecteurs profanes et captivants pour les initiés.

Si l’essai enrichit le débat politique post-Printemps arabe sur l’influence de l’islamisme sur le terrain politique des pays arabes, notamment en démontrant les faiblesses du mouvement, il apporte toutefois peu d’informations concrètes sur les handicaps et impulsions sociales ayant freiné la joute politique. Durant des décennies, la confrérie scande comme slogan « Pain, liberté et justice sociale ».

Cependant, une fois au pouvoir, elle ne put achever que peu de mesures socio-économiques, notamment à cause du climat sécuritaire délétère, des embûches créées par l’état profond (inféodé aux anciens régimes), le pouvoir militaire ou royal encore fort et qui voit d’un mauvais œil la montée rafraichissante des figures islamistes, qui jouissent d’un soutien populaire et porteurs d’un espoir de changement envers la rue Arabe. Petit bémol, les auteurs tombent dans une essentialisation du mouvement, le réduisant à certaines caractéristiques ethno-confessionnelles nonobstant du jeu politique des Moukhabarat.

Les chercheurs omettent de caser les décisions des gouvernements post-2011 dans le radar des politiques étrangères, notamment américaines sous l’administration de Barack Obama et européennes, habituellement pro-démocratie. Les nouveaux gouvernements cherchaient d’abord et avant tout à gagner un soutien des chancelleries occidentales, notamment en garantissant une liberté d’expression et de culte, la fin des tortures et interpellations abusives des forces de l’ordre, la multiplication des organes de presse, un contact continu avec les ambassades, une liberté artistique etc. Ces orientations étaient destinées à garantir un appui politique des démocraties occidentales que celles des royaumes du golfe, qui demeurent des bailleurs de fonds non négligeables.

Les chercheurs mettent en évidence la confrontation de deux axes, le premier abrite Riyad-Abu Dhabi- Tel Aviv, hostile à tout ardeur démocratique, et le 2ème Doha-Istanbul-Téhéran, pro mouvement démocratique, étant donné les islamistes des « Frères musulmans » favorisés dans les urnes. Nonobstant de cette remarque, les chapitres 2 sur l’Arabie Saoudite, de Stéphane Lacroix, et le chapitre 6 sur le Qatar, de Mahmoud elAshmawi, détaillent parfaitement les relations coriaces que se livraient ces puissances antinomiques envers la reviviscence des pays Arabes.

Étonnamment, un cas exceptionnel ressurgit. Les aides envers le royaume du Maroc sont parvenues des deux axes rivaux, pour des raisons bigarrées. La première (pour les Saoudiens) a pour but de consolider le pouvoir de Mohamed VI, un allié historique. La deuxième, pour le Qatar, est de faciliter au gouvernement du PJD de gagner la ferveur de la rue marocaine.

L’essai relève certes des prolepses politiques des confréries, mais y consacrer peu de justifications. Notamment sur l’establishment des Frères musulmans égyptiens, ils sont réputés être de grands intellectuels, docteurs, ingénieurs, avocats et autres métiers nobles.

Puissants et contrôlant de milliers de militants, les dirigeants ont commis plusieurs erreurs politiques, notamment en formant un gouvernement de coalition, malgré un gain majoritaire aux législatives et une victoire incontestable aux présidentielles de juin 2012 (Mohamed Morsi des frères musulmans, soutenu explicitement par le Qatar et la Turquie, et implicitement par l’administration Obama, comme soutient le professeur Samy Aoun dans son livre sur le printemps Arabe) contre le candidat de la junte militaire Ahmad Chafik, soutenu par les Émirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite).

Cependant, le récit de Romain Caillet, un spécialiste des mouvements salafistes et ayant séjourné et côtoyé la société égyptienne apporte quelques éclaircissements sur ces erreurs politiques. Selon lui, la confrérie ressentait un excès de confiance, allant jusqu’à l’aveuglement volontaire et une communication arrogante des chaines télévisées liées aux mouvements islamistes et salafistes. Ceci est un fait.

Par ailleurs, une nuance est de mise. Puisque le livre a été édité en 2014, donc plus d’un an après des événements comme le coup d’état du 03 Juillet 2013, le massacre des sit-in pacifiques des places de Rabeaa et el Nahda en Août 2013, la chasse aux journalistes et sympathisants des Frères musulmans, ainsi que leurs familles, et l’emprisonnement de tout opposant au conseil militaire… les chercheurs auraient pu brosser un portrait exhaustif de la coopération islamiste avec les militaires.

Les Frères musulmans ont coopéré en 2011 et 2012 avec le conseil militaire contre la rue égyptienne. À vrai dire, leur pragmatisme a été bien reçu par les militaires, qui les manipulaient à leur guise. En parallèle, la confrérie perdit des appuis populaires, surtout parmi les révolutionnaires, non seulement en Égypte, mais aussi en Tunisie, pour avoir ménagé les anciens du régime Ben Ali; ainsi qu’au Maroc, où le PJD s’aplatit devant les demandes du palais marocain et passa des réformes économiques impopulaires, qui auront des impacts néfastes sur la bourse des classes pauvres et moyennes.

Les chercheurs de cet essai négligeront aussi l’aspect pragmatique des Frères musulmans, qui mènera ses politiciens à se contenter du peu que l’état profond, les armées ou les palais royaux leur octroieront. Pourtant, connus pour leur opportunisme politique, les politiciens islamistes désiraient plus se faire valoir comme des modérés, ne voulant pas opérer des changements radicaux afin de ne pas brusquer les opinions publiques locales et internationales.

à propos de l'auteur
Analyste politique région MENA, Walid se préoccupe particulièrement des affaires directes et indirectes concernant le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord.
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