Les faux messies de Sion

Itamar Ben Gvir (à gauche) et Bezalel Smotrich, à la Knesset, à Jérusalem, le 21 novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Itamar Ben Gvir (à gauche) et Bezalel Smotrich, à la Knesset, à Jérusalem, le 21 novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le pouvoir israélien promet encore une année de guerre.

L’objectif n’est plus voilé : anéantir Gaza

  • Les otages, le Hamas ? Deux prétextes nécessaires à la perpétuation des combats, c’est pourquoi ce pouvoir refuse de négocier.
  • La sécurité ? Un mensonge. Il ne s’agit plus de protéger Israël, mais d’effacer.

Une guerre de disparition, et chacun, dans la population comme dans l’armée, le sait désormais.

Car ce qui se joue dépasse la seule logique militaire. C’est une mise en scène messianique, un théâtre de faux prophètes qui exploitent le Gouffre du 7 octobre pour atteindre leurs objectifs délirants : la « Rédemption » d’Israël par l’élimination des Palestiniens, de gré ou de force.

Ainsi, si le 7 octobre 2023 fut un cauchemar national, il fut pour certains dirigeants au pouvoir (et de très nombreux députés à l’extrême droite) une « divine surprise », tout comme Hitler voyait dans la crise de 1932 un « don du Ciel », ou comme Charles Maurras qui saluait la défaite de 1940, une « divine providence ».

Toujours la même logique : convertir l’effondrement en marche forcée vers le pire.

Les paroles des faux messies

En effet, certains leaders de l’extrême droite religieuse israélienne ont saisi le 7 octobre comme un mandat divin pour légitimer la violence et la dépossession. Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale :

Cette attaque nous rappelle que nous devons protéger notre peuple partout, et nous le ferons sans compromis. Dieu nous a donné cette chance pour rétablir notre souveraineté sur la Terre d’Israël.

Le 1er janvier 2024, il ajoutait :

La guerre contre le Hamas est une opportunité pour encourager la migration des habitants de Gaza. (…) Non seulement je n’exclus pas la colonisation juive, mais je crois que c’est essentiel.

Cynisme absolu : il s’est même vanté d’avoir retardé les négociations de cessez-le-feu.

Bezalel Smotrich, ministre des Finances et responsable de l’Administration civile en Cisjordanie :

Le 7 octobre est une surprise de Dieu. (…) Nous ne devons pas laisser passer cette opportunité.

Le 29 avril 2024, il déclarait encore :

Il n’y a pas de demi-mesure. Rafah, Deir al-Balah, Nuseirat : anéantissement total. « Tu effaceras le souvenir d’Amalek de dessous le ciel ». Il n’y a pas de place pour eux sous le ciel.

Ces hommes portent, comme tous les faux messianismes de l’Histoire, la destruction d’Israël.

Les égarés de l’Histoire juive

Le peuple juif s’est déjà égaré, notamment :

  • Bar Kochba mena une révolte qui coûta la vie à un demi-million de Juifs et l’exil de Jérusalem.
  • Sabbataï Tsevi, au XVIIe siècle, séduisit des dizaines de milliers de fidèles avant d’abjurer, laissant derrière lui ruine et désespoir.
  • Jacob Frank, au XVIIIe siècle, prôna la transgression absolue comme passage vers le salut.

Certains dirigeants de cette extrême droite national-religieuse israélienne incarnent, dans ses franges les plus radicales – aujourd’hui nombreuses et au sommet du pouvoir- une même hérésie, même si elle ne se l’avoue pas : la « rédemption par le péché ».

L’idée que le salut naîtrait non malgré la faute, mais à travers elle. Le judaïsme rabbinique l’a toujours rejetée : la faute peut conduire au repentir, mais jamais le crime ne saurait être sanctifié.

Or, ceux qui aujourd’hui invoquent Amalek, prêchent le transfert, exaltent la guerre éternelle, assimilent le Hamas à l’ensemble des Palestiniens, rejouent cette vieille hérésie : une rédemption par le crime.

Mais il n’y a pas de salut dans la haine. Pas de Messie qui puisse naître d’une fosse commune.

Israël en danger de mort

Si Israël veut survivre, il doit rompre avec cette hypnose mortifère, et rester fidèle à Herzl qui écrivait dans L’État des Juifs :

Nous ne voulons pas du fanatisme, mais de la liberté. Nous voulons fonder un État moderne, ouvert, qui assure l’égalité de tous ses citoyens.

Or, par calcul politicien et/ou pour servir – par conviction longtemps refoulée – ce projet pseudo-messianique, le Premier ministre, incapable d’assumer sa responsabilité pour le 7 octobre, incapable même de présenter des excuses, s’est lancé dans une stratégie d’affaiblissement de la démocratie et d’instrumentalisation du chaos :

  • décapitation de l’appareil sécuritaire,
  • agressions contre le pouvoir judiciaire,
  • criminalisation de la gauche (où tout ce qui n’est pas extrémiste de droit est qualifié de « gauchiste ») et les positions dissidentes,
  • suspicion et intimidation permanentes contre les Arabes.

Le pouvoir promet « une victoire décisive » : formule creuse, fuite vers l’abîme. C’est vers une défaite fatale que se dirige Israël.

Israël a survécu aux invasions des armées arabes, aux intifadas, aux boycotts, au terrorisme, aux missiles ennemis. Mais aujourd’hui, il s’effondre sur le front diplomatique. Il faut reconnaître qu’il fallait une certaine compétence pour s’aliéner les alliés occidentaux et se voir menacer d’une reconnaissance d’un État palestinien !

On peut hurler « antisémitisme ! » pour se rassurer, mais la vérité est implacable : après l’horreur du 7 octobre, l’État hébreu ressemble à une nation paria.

Le pouvoir en Israël a donc accompli un miracle… Pour ses ennemis, à travers le monde : il leur offre une victoire inimaginable. Un « don du Diable ».

Le pays qui a subi le pire devient la cible d’une condamnation universelle, par la faute de dirigeants légitimant la haine par leurs actes et leurs paroles insensées.

Le sionisme qui s’incarne aujourd’hui au sommet de l’État est corrompu, antidémocratique, belliqueux et irrationnel

Le sionisme a quitté la route. De projet émancipateur, il est devenu, à la tête de l’État, un culte de la force et un rejet de tout espoir de paix pour les futures générations. Il préfère la guerre, la terre, le sang, à la diplomatie et à la recherche d’un dialogue avec les Palestiniens.

Que certains veuillent détruire Israël, c’est la réalité. Mais cela ne justifie ni la guerre totale contre Gaza, ni le refus d’Israël de placer la recherche obstinée de solutions diplomatiques au-dessus des chimères politico-messianiques.

Le fait est que, tout au long de sa carrière, le Premier ministre israélien a choisi de maintenir le Hamas en vie, précisément pour ne pas avoir à dialoguer avec l’Autorité palestinienne et pour bloquer toute perspective de création d’un État palestinien. Résultat de cette instrumentalisation cynique de l’ « alibi Hamas » : le 7 octobre, le Hamas a commis son massacre, la haine contre Israël est devenue universelle, et les forces modérées palestiniennes ont été anéanties.

Au bout du compte, le monde finira par imposer à Israël cet État palestinien qu’il aura tout fait pour éviter, mais sans qu’Israël n’ait obtenu, en échange, la moindre garantie.

À l’image de Jabotinsky parlant de la diaspora, il faudrait peut-être dire aujourd’hui : Israël doit liquider ce faux sionisme, ou il sera liquidé par lui.

Ce ne sont pas quelques routes bloquées pacifiquement par des manifestants qui briseront un pouvoir prêt à s’accrocher jusqu’à l’abîme, fût-il rejeté par la majorité de la nation.

Il ne fait aucun doute que l’État-major israélien et les organes de sécurité savent que ce gouvernement extrémiste n’est plus une simple menace passagère, mais un danger mortel pour la survie d’Israël. Qu’ils osent, enfin, agir afin que cesse cette guerre qui condamne déjà des générations entières, israéliennes et palestiniennes, à l’irréconciliable et au deuil.

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
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