Les étoiles jaunes de Pétain

Bernard Lagacé et Agnès Rousseaux in La Splendeur des Camondo, MAHJ/Flammarion, 2009
Bernard Lagacé et Agnès Rousseaux in La Splendeur des Camondo, MAHJ/Flammarion, 2009

Qui étaient donc les Juifs de Pétain, ces Juifs français qui ont porté l’étoile jaune ? Ou plus exactement qui étaient ces Français de « confession » juive qui ont pu conserver leur carte d’identité française ?

Etre privé en 1940 de ce précieux « viatique », équivalait à un arrêt de mort. On devenait, comme les Juifs allemands, apatride, indésirable, pourchassé, voué à la déportation et à la mort. Par ailleurs, Français ou pas, porter l’étoile réduisait singulièrement vos chances de survie. Demeurés en zone occupée parce que plus crédules peut-être, ceux-ci se sont laissés abuser par les paroles consolatrices du vieux maréchal, et portèrent l’étoile jaune.

L’Alsace-Lorraine annexée

Dès l’armistice, Vichy fit le ménage, et le nombre de Juifs inscrits sur les registres français fondit très vite. L’opération se fit en trois temps.

D’abord, l’Allemagne annexa de facto l’Alsace-Lorraine. « Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance, » écrivait en 1897 Charles Péguy qui n’était pas lorrain. La Lorraine, si chère au cœur des Français symbolisée par Jehanne la petite Lorraine, Jeanne d’Arc, et présente aussi avec la fuite de Varennes, village de la Meuse… L’Alsace et L’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian, cet étrange couple d’écrivains lorrains du XIXe siècle qui chantaient leur région, Erckmann entretenant dans les salons parisiens la nostalgie de la « ligne de bleue  des Vosges » après la défaite de 1870. Adieu…

Après l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870, ceux qui voulaient rester français durent abandonner leur domicile et quitter la province. Ce que firent nombre de ses enfants juifs francophiles convaincus – tels le capitaine Dreyfus, originaire de Mulhouse, en Alsace, dont la famille partit s’installer à Paris en 1872, de même que les parents de Pierre Dac, qui étaient à l’origine des Juifs alsaciens ayant quitté leur village.

On s’intéresse depuis peu au statut de l’Alsace-Lorraine, mais pas suffisamment à son passé. Les allers retours entre la France et l’Allemagne semblent avoir fait oublier à certains à quel point les rives du Rhin et de la Meuse sont ancrées dans l’histoire de France, et à quel point la France était ancrée dans le cœur d’une bonne partie des habitants, notamment juifs auxquels la Révolution française avait accordé un statut de citoyen.

Devenue allemande en 1871, puis française en 1919, et de nouveau allemande en 1940, la région n’a cessé d’être ballottée. L’armistice étant signé en juin, les Allemands annexèrent de nouveau l’Alsace-Lorraine, dont les habitants qui avaient fui devant leur arrivée, furent invités à réintégrer leurs foyers.

Néanmoins les retours étaient triés sur le volet par les hitlériens, qui ne voulaient ni des communistes, ni des francs-maçons, ni des « Alsaciens et des Lorrains qui ne sont pas de race allemande ». Le message était clair. Les Juifs de ces territoires, qualifiés de fuyards par Vichy, devinrent donc apatrides. Ils se trouvèrent internés dans les camps avec les Juifs d’Allemagne, tels Beaune-la-Rolande et Pithiviers, antichambre de Drancy, dernier arrêt avant Auschwitz-Birkenau ou Treblinka.

D’ailleurs les Juifs originaires d’Alsace-Lorraine ne s’y sont pas trompés. Combien étaient-ils donc, ces Juifs condamnés à se cacher en « zone libre » et à tenter de fuir l’ingrate mère patrie, exactement comme les Juifs étrangers ?

Mais cela pose aussi la question de l’attachement de Pétain et de sa clique à la terre de France et de ses habitants. Selon quels critères telle région était-elle authentiquement française ?

La France, mais laquelle ?

Le gouvernement de Pétain avait plus d’un tour dans sa besace pour se débarrasser des Juifs de France. Ce faisant, il révélait son peu d’attachement à cette terre frontalière, dont le pays était dépossédé.

En outre avant la loi sur le statut des Juifs, il y eut celle du 22 juillet 1940, « loi portant révision des naturalisations obtenues depuis 1927 », qui priva du jour au lendemain des milliers de personnes de la nationalité française (Paxton parle de 6000 Juifs mais ils seraient plutôt 15000). En 1927, la loi qui visait à compenser la saignée de la Grande Guerre rendait éligible à la nationalité française les étrangers présents sur le territoire depuis seulement 3 ans.

Et enfin, le décret Crémieux qui attribuait la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie depuis 1870 fut aboli le 7 octobre 1940. Ainsi la question était également réglée pour les Juifs d’Algérie qui cessèrent d’être des citoyens français. Ce texte était déjà remplacé par la loi du 3 octobre « portant statut des Juifs », qui visait à donner une définition légale à la notion de « race juive ».

L’éditeur Jacques Schiffrin, naturalisé en 1927, et  son petit André, né en 1935, devinrent donc apatrides comme des milliers de Juifs installés en France. Né à Strasbourg la même année qu’André, Gilbert Stessin, surnommé Gigi, avait un père français depuis 1930. Il a un sourire espiègle sur la photo… Il avait huit ans et demi quand il fut assassiné en mars 1944. Déportés en même temps que lui, ses jeunes oncles déchus de leur nationalité française, ne revinrent pas. Seule Paulette, sa tante, une Lorraine de vingt ans déportée avec eux, a survécu.

Dans le même convoi 71 du 13 avril 1944 se trouvaient également Simone Jacob (future Simone Veil), une jeune Juive de Lorraine qui n’avait que 16 ans, ainsi que Marceline Rozenberg (future Loridan-Ivens)  et Ginette Kolinka-Cherkasky. Contrairement à Simone, ces deux adolescentes, ses « sœurs de camp », étaient nées en France de père naturalisé.

Autrement dit, entre dénaturalisations, annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne et abrogation du décret Crémieux, les Français de religion juive étaient devenus nettement moins nombreux. Le drame, ce fut justement que parmi ceux qui échappaient à ces trois couperets, certains se crurent vraiment français à part entière. S’imaginant qu’ils ne pouvaient partager le sort des misérables qu’on entassait dans les autobus parisiens en direction de Drancy, ils refusèrent de s’enfuir, voire de quitter Paris.

Fallait-il pour autant faire confiance à Pétain si on était issu d’une famille juive française depuis plusieurs générations, depuis avant la guerre de 1870 ?

Les Camondo, une histoire tragique

Le maréchal des Logis Nissim de Camondo du 3e Hussards, 4e escadron, est mort en 1917 à l’âge de 25 ans. Pilote et photographe plusieurs fois décoré, il prenait des photos au cours d’un combat aérien en Meurthe-et-Moselle quand son avion fut abattu. Il est mort, le crâne fracassé. Son père, Moïse, inconsolable, décida de transformer en musée son hôtel particulier qu’il légua, avec ses collections, à la France. Ce banquier et collectionneur hors pair, né à Constantinople, était arrivé en France en 1869.

Ayant été privés de leur mère Irène Cahen d’Anvers (La Petite Fille au ruban bleu du tableau de Renoir) qui avait obtenu le divorce, Nissim et Béatrice étaient très proches l’un de l’autre, et Béatrice fut terriblement marquée par la mort de son frère. Après la guerre, la jolie rousse épousa Léon Reinach, elle eut deux enfants, Fanny et Bertrand, mais elle n’avait qu’une passion : l’équitation.

Divorcée, convertie au catholicisme au début de 1942, elle refusait de quitter Neuilly et, l’étoile jaune sur sa jaquette, elle disputait des concours hippiques avec des officiers allemands. Elle se sentait protégée par le nom de son frère mort pour la France. Sans doute croyait-elle, elle aussi, que Pétain ne pouvait abandonner la famille des héros morts au champ d’honneur.

Elle se trompait.

Fin 1942 ou au printemps 1943, elle fut arrêtée avec sa fille un jour où elles ne portaient pas l’étoile. Elle retrouva à Drancy son mari, dont elle avait divorcé, et son fils qui avait à peine vingt ans.

Aucun ne revint. Les Camondo se sont éteints. L’Etat n’a eu qu’à se baisser pour ramasser leurs dépouilles.

Car le Maréchal, le sauveur de la France, regardait ailleurs quand on a déporté la sœur du héros.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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