Les Emirats Arabes Unis et le triomphe de la «Realpolitik»

Des drapeaux israéliens et des Émirats arabes unis bordent une route dans la ville côtière israélienne de Netanya, le 16 août 2020 (Photo de JACK GUEZ / AFP)
Des drapeaux israéliens et des Émirats arabes unis bordent une route dans la ville côtière israélienne de Netanya, le 16 août 2020 (Photo de JACK GUEZ / AFP)

Certains lecteurs s’étonneront un peu de cette ingérence d’une notion purement germanique dans un contexte si oriental, c’est-à-dire, disons le franchement, irrationnel, anti-cartésien et le plus souvent déroutant ; une partie de ce monde arabo-musulman commence, enfin à comprendre où se trouve son intérêt bien compris. Comme je le disais dans un précédent papier paru ici même, Israël n’a jamais été le problème majeur du monde arabe et/ou musulman.

Au plan intérieur, c’est depuis la nuit des temps, l’absence désespérante de démocratie et de transparence, et au plan extérieur, depuis la révolution islamique d’Iran, le régime des Mollahs qui ne cache pas sa volonté de détrôner l’Arabie Saoudite et de satelliser tous les Etat voisins. Israël n’a jamais eu un tel projet, sa volonté maintes fois réaffirmée, est de vivre en paix dans des frontières sûres et reconnues et de rester ce qu’il est ; un Etat juif.

Nietzsche se plaît à rappeler dans ses différents écrits qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais là, je pense, que le processus de normalisation, initiée par les Emirats, ne pourra plus s’arrêter. Les puissances arabes du Proche Orient comme d’ailleurs n’osent pas reconnaître publiquement qu’elles ont fait tant d’erreurs de navigation, tant de guerres perdues pendant des décennies, ne laissant pas un instant de répit à l’Etat juif. Ces gens ont fait fausse route…

Comment toute une civilisation qui a connu son heure de gloire, d’autres disent même, son âge d’or, a –t –elle pu ignorer un autre concept germanique, le Realitätsprinzip, le principe de réalité ? Avec de telles conséquences dévastatrices, cachant son désarroi interne en plaçant je ne sais quelle cause au premier plan de ses priorités…

Aujourd’hui, la réalité a dessillé les yeux de certains dirigeants arabes, évidemment la route sera longue, les obstacles nombreux. On n’extirpe pas des décennies de haine recuite d’un revers de main. Mais pourquoi donc ne s’est-il trouvé pratiquement aucune personnalité arabo-musulmane pour dire que là n’est pas le bon chemin, qu’il faut construire au lieu de chercher à tout détruire, je pense à toute cette mythologie religieuse qui identifiait une lutte nationale douteuse avec une phraséologie axée autour du martyr.

C’est toute une culture erronée à laquelle ce monde doit tourner le dos. Certains ont cru pouvoir se vanter de ne pas redouter la mort… C’est un gigantesque contresens qui perdure depuis plus d’un siècle.. Le martyr n’a pas sa place dans la vie politique. Les Japonais n’ont pas changé le cours de la guerre avec leurs kamikazes. C’est la leçon à tirer de la guerre dans le Pacifique.

Mesure t on le nombre de morts, l’étendue des destructions, que l’on aurait pu éviter ? Imagine t on le nombre de médecins, d’ingénieurs, de professeurs, d’agronomes qui auraient pu être formés au lieu d’en faire des terroristes ? Je ne réussis pas à comprendre par quel  diabolique processus d’enténèbrement de l’esprit, les ennemis d’Israël ont ils pu persévérer dans cette voie qui ne menait à rien…

On a l’impression que le vent de l’Histoire est passé par là. Me revient en mémoire une phrase du discours que le père de la Perestroïka, Gorbatchev avait prononcé à Berlin-est, peu avant l’effondrement du régime. Il a dit que ceux qui  ne tiraient pas les leçons de l’Histoire seront balayés par le vent de l’Histoire … On connaît la suite, l’avenir lui a donné raison alors que les satrapes communistes ont pu contempler de leurs yeux la ruine de toutes leurs constructions. Ce fut la pire des punitions.

Ce n’est pas un hasard si les Emirats se sont réveillés au même moment que la terrible crise libanaise : une souveraineté battue en brèche par une milice armée illégale, une économe ruinée, une capitale à moitié détruite, une monnaie dévaluée et tout un peuple défilant dans les rues et clamant sa volonté de vivre enfin libre… Et face à ce spectacle d’apocalypse, un chef terroriste qui menace encore et toujours Israël : pour lui, tout le pays, tout le Liban doit servir sa cause, celle de l’Iran des Mollahs.

La concomitance des deux événements n’est pas le fruit du hasard. Et les Emirats qui sont eux aussi confrontés au grand problème de la survie dans l’une des régions les plus dangereuses du monde l’ont compris et en ont tiré les enseignements. Il ne faut pas se tromper d’adversaire.

Ne pas oublier que cette évolution est une retombée directe du plan de paix de Donald Trump et de son gendre qui est très actif. Il faudrait aussi que les Palestiniens qui ne figurent plus en tête des préoccupations du moment dans les pays arabes, fassent valoir leur droit de vivre dans un régime démocratique, en paix avec toute la région et non plus dans un ensemble fait de guerre, d’attentats et de désespoir.

Je mets en garde contre des interprétations messianistes de l’événement, je crois qu’il découle simplement d’une analyse correcte de la situation. Enfin ! Je me rallie volontiers à la conception maïmonidienne du messianisme juif : le monde restera ce qu’il est, deux et deux feront toujours quatre (même pour Dieu, dixit Kant), seule disparaîtra l’animosité entre les nations, aucune nation n’en persécutera une autre…

La violence sous toutes se formes disparaîtra de la surface de la terre, comme l’annonçait Isaïe au VIII siècle avant notre ère. Ce que Kant (encore lui) appelai le royaume des fins. Le pacte de paix (beri chalom). Mais là encore les prophètes ont précédé Kant.

Certes, Maimonide était un esprit plutôt froid et réaliste, peu propice aux envolées mystiques et à l’enthousiasme débordant.

Certes, on peut saluer un événement si attendu et si prometteur. Mais il faut se garder d’appliquer à des processus politiques des catégories relevant d’analyse religieuse… Faute de quoi on hérite de situations explosives.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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