Les dérives de plus en plus dangereuses de M.Erdogan

Le président turc Recep Tayyip Erdogan à l'aéroport international de Tirana en Albanie, le lundi 17 janvier 2022. (AP Photo/Franc Zhurda)
Le président turc Recep Tayyip Erdogan à l'aéroport international de Tirana en Albanie, le lundi 17 janvier 2022. (AP Photo/Franc Zhurda)

En marge du vote, prévisible, de l’assemblée générale de l’ONU, qui n’a pas été le grand succès espéré par les adversaires des USA et d’Israël, il faut noter un autre phénomène, parallèle à l’axe central de cette requête : la réactivation d’une diplomatie néo-ottomane du président turc actuel, une entreprise qui comporte bien des dangers tant pour la Turquie en tant que telle, que pour son président actuel…

Un observateur attentif qui considérerait la situation intérieure de ce grand pays qu’est la Turquie ne comprendrait pas du tout le bien-fondé de la politique extérieure que mène son chef actuel. En termes plus clairs : alors qu’un coup d’Etat raté, survenu il y a si peu de temps, a fait vaciller les fondements de son pouvoir, M. Erdogan se lance dans une politique extérieure aventureuse à la tête d’un pays, certes musulman mais guère arabe, où tant les USA que l’Etat hébreu ont et gardent de très bons amis. A preuve, les relations commerciales et touristiques entre ces pays, d’une part et ce qui reste de l’empire ottoman, d’autre part ?

Dans ses rodomontades anti-américaines et anti-israéliennes, M. Erdogan veut ressusciter un passé glorieux à la Soliman le magnifique, mais qui n’est plus du tout à sa portée. Au plan économique, la Turquie n’est pas encore entièrement sortie d’une économie de bazar, même si son taux de croissance n’est pas encore inquiétant ; en revanche, son potentiel n’est pas vraiment prometteur, je pense aussi à sa monnaie.

Aux plans politique et militaire, le pays ne réussit toujours pas à briser une fois pour toutes la résistance armée du PKK et d’autres mouvements kurdes indépendantistes. Quant à la situation de la Turquie dans le monde, c’est encore plus grave : le pays est isolé, l’UE n’en veut pas et fait croire qu’elle ouvre les chapitres suivants alors qu’il n’en est rien : ni la RFA ni la France ne veulent de l’entrée de ce pays dans l’UE.

M. Erdogan en est donc réduit à errer, à se jeter dans les bras tantôt de V. Poutine tantôt des Mollahs dont les agissements l’inquiètent en réalité mais dont il s’est fait l’allié objectif en Syrie. Avait-il le choix ? Non point, nul ne se bousculait au portillon pour l’accueillir et faire un bout de chemin avec lui. Voulez-vous un exemple de cette politique aventureuse, ce cours en zigzague vis-à-vis du reste du monde ? Le voici : les relations avec la Russie de Poutine : d’abord on menace, on met sa menace à exécution, on abat un avion de chasse russe, on tue un des deux pilotes ; et, pour finir, volte-face, on rend vivant le second pilote, on présente des excuses, on propose des dédommagements et on se joint aux autres compères sur place, l’Iran et la Russie… Quelle alliance hétéroclite !

Qui peut suivre ? Il est certain que le mécontentement croît dans certains milieux qui ne sont pas entièrement désarmés et qui, le moment venu, pourraient réagir à leur manière.

Mais là où M. Erdogan passe les bornes et dépasse toutes les limites, c’est en se plaçant à la tête d’une croisade anti USA, en vilipendant le président Donald Trump dans un discours public alors que son pays a vraiment besoin de cette grande puissance pour la modernisation de son armée et pour l’aide économique : que se passerait-il si les USA demain imposaient des droits de douane à des exportations turques ? Et j’oubliais presque : ce pays est encore, en théorie, membre de l’OTAN : que se passerait-il s’il avait soudain besoin d’une assistance militaire pour faire face à une agression ?

Je répugne à citer une phrase de Bachar el Assad, mais elle est adéquate ; lors d’un discours de victoire, car il a réellement gagné la partie, Bachar a traité M. Erdogan de mendiant politique, en clair, d’un homme qui s’offre au premier venu, tant il est perdu, ne sait plus à quel saint se vouer…

Rejeté par tous, M. Erdogan veut se faire le champion de la cause palestinienne, publiquement il voue Israël aux gémonies mais dans les coulisses il conclut avec l’Etat juif de fructueuses affaires. On voit, à la modération de pays arabes comme l’Egypte, la Syrie, l’Arabie saoudite que les Ottomans n’ont pas laissé que de bons souvenirs dans ces pays arabes jadis occupés par la puissance ottomane… Jamais les arabes n’accepteront une domination néo-ottomane. Mais c’est bien le rêve éveillé que fait l’actuel président turc. Il est disposé à chevaucher n’importe quelle cause, pourvu qu’elle le mette en vedette… Benjamin Netanyahou qui n’est pas tombé de la dernière pluie, s’est contenté d’un laconique : ce Monsieur ne m’impressionne pas…

C’est à l’aune de toutes ces considérations, parfois antinomiques, voire oxymoriques, qu’il faut juger les contorsions de M. Erdogan dans l’affaire de Jérusalem, capitale éternelle de l’Etat d’Israël. Les diplomates chevronnés prédisent que dans moins de quinze jours, le bouillonnant Turc aura tout oublié, mais pour le moment il fait de cette brûlante question son dada, tout content d’avoir entraîné bien des Etats de la région dans cette affaire.

Un détail nous frappe, en marge de cette affaire : la faible mobilisation de la base palestinienne ou des masses arabes ou musulmanes en général. L’impression prévaut qu’une ère nouvelle a déjà commencé, laissant bien des retardataires au bord de la route. Un peu comme lorsque vous ratez le coche. Il y a tout juste dix ans, tout le monde était d’avis que le temps jouait contre Israël, sur le long terme : la démographie, l’isolement diplomatique d’Israël, le lourd budget de la défense, le terrorisme endémique, la menace de l’ennemi intérieur, etc…

Aujourd’hui, la courbe s’est inversée et plaide en faveur d’une incontestable logique du développement de l’Etat d’Israël. La parité technologique avec la start up nation est devenue une chimère, tant Israël a pris une avance des plus considérables : il n’existe pas de gadget électronique qui ne contienne des éléments en provenance d’Israël. Même le Waze est dû à un jeune soldat qui a servi dans Tsahal…

Il ne faut jamais combattre les évidences. Un ancien Calife de Bagdad aux IX-Xe siècles, Haroun al-Rachid ne disait-il pas, en sage gouvernant qu’il était :

L’approche politique (al-siyassa) et l’intelligence (al-Fahama) vaincront les machines de guerre (yaghlaboun harakat al harb).

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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