Les condoléances sont prêtes

Une insistante et repoussante odeur d’assassinat politique plane dans l’air. Que ce soit un manifestant, un journaliste, un juge, un élu de l’opposition, quelqu’un va finir par payer le prix de l’incessante incitation menée par le Likoud, Binyamin Netanyahou en tête, contre les manifestants en colère, ou les figures de pointe des contre-pouvoirs essentiels à une démocratie: les médias, le pouvoir judiciaire, l’opposition parlementaire.

Le ministre de la Sécurité intérieure Amir Ohana est enregistré intimant au commandant de la police de Jérusalem de « disperser ce bordel » (en hébreu, de la bouche du ministre: bardak), de « mettre à l’épreuve » les verdicts de la Cour Suprême insistant sur l’importance du droit à manifester.

Des menaces sont émises à l’encontre du fils de la procureure au procès du chef du Likoud, Liat Ben Ari .

Des commandos d’extrême-droite agressent des manifestants à Jérusalem et Tel Aviv, en envoyant certains à l’hôpital.

Yair Netanyahou, le fils du Premier ministre, publie les adresses privées des leaders du mouvement de protestation; qui sait, quelqu’un aura-t-il peut-être la bonne idée de leur rendre une petite visite amicale ?

Petit à petit, comme on monte un décor, toutes les pièces se mettent en place pour la scène finale: le sang qui va couler. C’est presque écrit. Il reste à savoir qui, comment, où et quand.

Le Likoud est un parti de pouvoir depuis 1977. C’est une machine bien rôdée, bien organisée, et aussi instruite par les tragiques expériences de l’assassinat d’Itzhak Rabin (1995) et du militant de « La Paix maintenant » Emile Greenzweig (1983). J’imagine donc que le message de «condamnation et de douleur» du Likoud est déjà prêt, seules les données nécessaires (nom, lieu) devront être complétées en temps voulu.

Il dira probablement quelque chose de semblable à ceci:

« Un terrible événement s’est produit aujourd’hui en Israël. En raison de l’acte insensé d’un fou isolé, nous voici à nouveau confrontés à une immense tragédie. En ce moment, nos pensées vont à la famille de [ajouter le nom], car au-delà de toute divergence, nous sommes un seul peuple, avec un seul cœur.

Profondément choqué par cette tragédie, le Likoud exprime son infinie tristesse face à cet événement douloureux. Nous avons toujours condamné toute violence. Ce n’est pas notre méthode. D’un autre côté, toute tentative de nous lier à ce meurtre odieux ne réussira pas et ne constituera qu’une autre étape dans la persécution constante dont souffre tout le camp national. Après tout, nous n’avons jamais attaqué une personne individuellement, mais nous avons toujours eu avec nos opposants une discussion honnête, franche et légitime.

C’est l’heure à présent de la réconciliation. Il nous faut reconstruire des ponts, reconnecter nos cœurs. Tous ensemble, nous devons entendre l’appel de notre cher pays à l’unité. C’est là le vrai testament de [XXX]. Le Likoud s’incline devant la douleur de sa famille et de ses amis, et forme les vœux les plus ardents pour que plus jamais nous ne soyons témoins d’un événement aussi grave. Que la mémoire de [XXX] soit bénie ».

J’imagine aussi que des variantes sont sans doute déjà prévues:

  • Dans le cas d’un/e journaliste, on insérera la phrase: « La liberté de la presse est sacrée. C’est ce que nous a appris l’une des plus grandes plumes de l’histoire d’Israël, notre maître à penser Vladimir Zeev Jabotinsky. Nous avons toujours respecté son indépendance; jamais nous n’avons essayé de la régenter, de limiter son droit à la critique ou attaqué de journaliste individuellement; nous avons certes exprimé nos réserves devant certains reportages, émissions ou articles mais toujours dans le plus grand respect et jamais sur un plan personnel ». On terminera par « Le Likoud s’incline devant la douleur de sa famille, de ses amis et de la rédaction de [nom du média] et forme les vœux les plus ardents pour que plus jamais nous ne soyons témoins d’un événement aussi  grave. Que la mémoire de [XXX] soit bénie ».
  • Dans le cas d’un/e juge, on ajoutera:  » L’indépendance du pouvoir judiciaire est sacrée, comme nous l’a enseigné le regretté Menahem Begin. Nous avons toujours respecté ce principe fondamental. Jamais nous n’avons attaqué des juges ou autres figures de pointe du  pouvoir judiciaire, comme le conseiller juridique du gouvernement ou le procureur de l’Etat. Nous avons certes exprimé nos réserves face à certaines de leurs décisions, mais toujours dans le plus grand respect et jamais sur un plan personnel ». On terminera par « Le Likoud s’incline devant la douleur de sa famille, de ses amis et de l’ensemble du monde judiciaire et forme les vœux les plus ardents pour que plus jamais nous ne soyons témoins d’un événement aussi grave. Que la mémoire de [XXX] soit bénie ».
  • Enfin, s’il s’agit d’un/e parlementaire de l’opposition, ne pas oublier de mentionner que « au-delà de toutes nos divergences légitimes, nous n’avons jamais perdu de vue que [XXX ] était lui/elle  aussi animé/e par un ardent patriotisme, et, comme nous, voulait d’abord et avant tout le bien du pays » (s’il s’agit d’un/e parlementaire arabe, retirer la mention du patriotisme et conclure: « et, comme nous, a servi fidèlement et en conscience ses électeurs »).
  • Ajouter nom, lieu et date, et envoyer à toute la mailing list, se préparer à une journée média difficile le jour des funérailles de la victime. Ce cap passé, comme le montre l’expérience tout se tassera. Et si quelqu’un s’aventure à évoquer la victime, l’accuser immédiatement de « rouvrir de vieilles blessures pour une honteuse spéculation politique ».
à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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