L’érosion intérieure

Deux corps à Haïfa.

Abattus en pleine rue, dans un quartier déjà marqué par d’autres règlements de comptes.
La police parle d’un conflit criminel.
Une enquête est ouverte.
Les noms circulent.
Puis le silence.

Dans le nord, quelques heures plus tard, une grenade est lancée contre un commerce.
La façade est soufflée.
Pas de morts.
Un message.

À Tel-Aviv, dans un bus de ligne, un adolescent sort un briquet et approche la flamme des cheveux d’une femme âgée assise devant lui.
Des passagers interviennent.
La victime est blessée légèrement.
Le mineur est interpellé.

Les faits sont distincts.
Ils n’ont ni la même logique ni la même intensité.

Ils occupent quelques heures de cycle médiatique.
Puis ils s’effacent.

Ce ne sont pas des événements exceptionnels.

C’est précisément cela qui inquiète.

Israël est un pays habitué aux menaces.
Depuis sa création, il vit sous tension.
Missiles, attentats, guerres, opérations militaires : la violence extérieure fait partie de son histoire.
Face à elle, l’État a développé des réflexes éprouvés.
Renseignement.
Dissuasion.
Technologie.
Mobilisation nationale.

La société sait se redresser quand la menace est identifiable.

Mais la violence qui s’installe aujourd’hui n’a pas ce visage.

Les deux morts de Haïfa ne relèvent pas d’un front militaire.
Ils sont le produit d’un front intérieur, diffus, fragmenté.
Armes illégales en circulation.
Rivalités anciennes.
Réseaux qui prospèrent dans les marges.

Chaque règlement de comptes n’est pas seulement un crime.
Il est une démonstration.

Il dit que certains espaces échappent partiellement à l’autorité publique.
Que la souveraineté n’est pas uniforme.

La grenade n’est pas seulement un acte spectaculaire.
Elle est un langage.
Un moyen d’imposer une contrainte sans passer par la loi.

Quand l’explosion devient un outil banal de pression économique, ce n’est pas seulement une infraction pénale.
C’est une concurrence directe avec l’ordre juridique.

Et puis il y a ce geste presque irréel.
Un adolescent.
Un briquet.
Une femme qui ne représente aucune menace.

Ce n’est pas un calcul.
Ce n’est pas une stratégie.

C’est l’effacement d’une limite.

Une société tient par des frontières invisibles.
Des interdits partagés.
Une retenue collective.

Celles qui disent : cela ne se fait pas.

Quand ces frontières se brouillent, la loi intervient.
Elle enquête.
Elle arrête.
Elle juge.

Mais elle ne peut pas, à elle seule, restaurer l’intangible.

Les tribunaux, pourtant, fonctionnent.
Les juges siègent.
Les actes d’accusation s’accumulent.
La procédure avance.

La justice tient.

Mais la question n’est plus uniquement juridique.

Israël affronte aujourd’hui une guerre extérieure.
Il mobilise ses ressources, son armée, sa cohésion.
Face à un ennemi déclaré, la société se rassemble.

La violence intérieure obéit à une autre logique.
Elle fragmente au lieu d’unir.
Elle s’installe au lieu d’exploser.
Elle devient un bruit de fond.

Ce bruit ne fait pas trembler les institutions.
Il les accompagne.

Et l’accoutumance est un phénomène redoutable.

Lorsqu’un double meurtre devient un chiffre.
Lorsqu’une grenade devient une statistique.
Lorsqu’un acte gratuit est absorbé comme un simple fait divers.

La démocratie ne s’effondre pas toujours dans le fracas.
Elle peut s’éroder dans la normalisation.

La normalisation de la violence.
La normalisation du cynisme.
La normalisation d’une forme d’impuissance perçue.

Israël possède des institutions solides.
Un système judiciaire indépendant.
Des forces de sécurité expérimentées.

Mais aucune institution ne peut, seule, maintenir le seuil moral d’une société.

Ce seuil dépend d’un refus collectif.
Refuser que la violence devienne ordinaire.
Refuser que l’habitude anesthésie l’indignation.

Car lorsqu’un pays cesse d’être surpris par sa propre brutalité,
il ne devient pas plus fort.

Il devient plus résistant à l’inacceptable.

Le pays ne s’effondre pas.
Il fonctionne.

Les juges jugent.
La police enquête.
Les ministres déclarent.

Tout tient.

C’est peut-être cela, le plus troublant.

La question n’est pas de savoir si la justice fonctionnera.
Elle fonctionnera.

La question est plus lente, plus dérangeante.

À partir de quel moment l’ordinaire redéfinit-il la norme ?

Et que devient une société
lorsque ce qui aurait dû la choquer
cesse de la réveiller ?

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd’hui auteur et observateur attentif d’Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant.
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