L’effacement des Juifs, une vieille obsession

Le siège de la National Education Association situé au 1201 16th Street, Northwest, dans le centre-ville de Washington, DC, le 8 janvier 2009. (CC BY-SA 3.0)
Le siège de la National Education Association situé au 1201 16th Street, Northwest, dans le centre-ville de Washington, DC, le 8 janvier 2009. (CC BY-SA 3.0)

Le plus grand syndicat d’enseignants des États-Unis vient d’effacer le mot « Juifs » d’un texte commémorant la Shoah, afin de ne pas « heurter » certaines sensibilités pro-palestiniennes. La Shoah y devient un vague « génocide contre les personnes ciblées par les nazis ». Un choix qui n’a rien d’un oubli : c’est une stratégie.

Ce geste, révélé par le Free Beacon, m’a brutalement replongé dans mon enfance. J’ai grandi en Syrie, dans un pays où l’on nous apprenait que les Juifs ne pouvaient pas être des victimes – seulement des coupables. Que l’histoire devait se plier au dogme et aux mensonges. L’effacement était la norme.

L’effacement comme système

Chez moi, on ne parlait pas des Juifs comme d’un peuple. Ils étaient soit une religion dévoyée, soit une conspiration contre les Arabes. Dans les manuels, aucune mention de la Shoah. Pas un mot sur Auschwitz, les ghettos ou la solution finale. À la place :

  • caricatures antisémites,
  • cartes falsifiées,
  • et glorification des « martyrs palestiniens » face à un monstre appelé « sionisme » – en réalité, tous les Juifs.

Pourtant, on évoquait bien la Seconde Guerre mondiale, ses résistants, ses millions de morts… Mais jamais les Juifs. Comme si l’histoire du plus grand massacre industriel pouvait être racontée en effaçant ses victimes principales.

Dans les prêches, les discours officiels, les séries télévisées, les Juifs étaient « l’ennemi de l’entité sioniste». On niait leur souffrance. On relativisait ou justifiait leur extermination. J’ai entendu, enfant, un membre de ma famille dire : « Dommage qu’Hitler n’ait pas terminé son travail ». J’avais huit ans.

La guerre contre la vérité

En Syrie, l’antisionisme n’était pas seulement une idéologie : c’était une religion d’État, un système de falsification totale.

Il ne s’agissait pas uniquement de haïr Israël, mais de vouloir effacer toute trace juive, jusque dans la mémoire de l’humanité. Cette déshumanisation commence toujours par une guerre contre la vérité.

Et c’est précisément ce que je vois réapparaître, aujourd’hui, en Occident.

L’ombre qui revient

En France, où je vis désormais, je constate la même mécanique : le mot « Juif » devient tabou dans les hommages. La Shoah est évoquée sans ses victimes. Les cérémonies se vident de leur sens pour ne pas froisser ceux qui scandent « Free Palestine » en justifiant le pogrom du 7 octobre.

Effacer les Juifs des commémorations, c’est toujours le premier acte. L’histoire nous montre où cela mène.

Une alerte, pas une polémique

Effacer les Juifs comme victimes, c’est légitimer ceux qui les accusent encore. C’est offrir aux bourreaux la parole des victimes. C’est prolonger, dans le monde occidental, ce que le monde arabe a entretenu pendant des décennies : construire une identité politique sur l’ennemi juif, jusqu’à nier son histoire, sa douleur et sa mémoire.

Si ceux qui enseignent aujourd’hui aux enfants américains renoncent à dire que la Shoah fut un génocide contre les Juifs, alors un seuil est franchi : celui où la compassion devient conditionnelle et où la vérité se tord pour s’adapter à la haine.

Ce combat est aussi le mien

Je ne suis pas Juif. Mais je sais ce que c’est que d’être façonné dans la haine des Juifs. Et je sais ce que c’est que de s’en libérer.

Je ne peux me taire en voyant cette haine revenir, déguisée en pédagogie, en progressisme ou en antiracisme. Il n’y a pas d’éducation possible sur la Shoah sans nommer ceux qui ont été exterminés. Pas de mémoire sans vérité. Pas de justice sans lucidité.

Je suis né dans un pays où les Juifs avaient déjà disparu des rues, des livres, des mémoires. Aujourd’hui, je vis dans un monde où cet effacement revient, méthodiquement, porté par des militants qui se disent humanistes.

Écoutez-nous. Ne les laissez pas faire.

à propos de l'auteur
Faraj Alexandre Rifai est un essayiste franco-syrien diplômé de l’ESSEC,auteur de deux livres dont “Un Syrien en Israël”. Il a fondé Ashteret, une plateforme multilingue pour le dialogue interculturel, la lutte contre l’islamisme et pour la coexistence. Il tient un blog personnel 1001histoires.fr et publie des tribunes dans Le Figaro, Le Point, Causeur, etc. Ainsi que sur le site de son initiative Ashteret. Faraj Alexandre Rifai est très actif sur X (anciennement Twitter), où ses fils analytiques sont suivis et relayés par de nombreuses personnalités. Souvent invité à s’exprimer dans des conférences, des synagogues, ou des cercles intellectuels, il est bilingue (français, arabe). Son ton est à la fois personnel, politique et littéraire — à contre-courant, mais ancré dans l’expérience vécue.
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