L’économie écologique et David Ben Gurion

Statue de David Ben Gurion faisant le poirier près de sa maison sur la plage de Tel Aviv. (Miriam Alster/Flash90)
Statue de David Ben Gurion faisant le poirier près de sa maison sur la plage de Tel Aviv. (Miriam Alster/Flash90)

Qui d’entre vous en se promenant sur la plage de Tel Aviv n’est pas tombé sur un énergumène aux cheveux blancs en bataille, en position sur la tête ? Il s’agit bien entendu de la représentation de Ben Gurion notre premier premier-ministre, immortalisé dans cette position suite à une photo qui l’avait surpris sur la plage dans cette position.

Ben Gurion était un personnage hors norme. En dehors de son esprit visionnaire en politique et son caractère bien trempé, il était également curieux et non conformiste. Il lisait en 9 langues et s’intéressait par exemple au bouddhisme. Agé de plus de 60 ans, il laisse le poste de Premier ministre pour devenir kibboutznik.

Autre fait moins connu, il se remet entre les mains d’un certain Mr. Feldenkrais pour le traitement de ses maux de dos. Feldenkrais était un ingénieur en mécanique, physicien et inventeur d’une méthode de soins originale, impliquant entre autres le toucher et le mouvement : c’est lui qui lui enseigne la position sur la tête. En avance de quelques 50 ans sur son époque, Ben Gurion s’est donc placé en précurseur de l’utilisation de cette branche de la médecine alternative, qui depuis est devenue célèbre.

Parmi toutes les idées qui l’intéressaient, aurait-il prêté une oreille attentive au co-fondateur de l’économie écologique, fondée elle aussi par des esprits non conformistes, dans la volonté d’innover également dans ce domaine ? Je pense que oui, et imagine ce qu’aurait pu être leur conversation. Voici donc une rencontre fictive entre David Ben Gurion et Henry Doly* sur la plage de Tel Aviv:

HD: Cher Monsieur Ben Gurion, je vois que venez juste de terminer votre pratique quotidienne.

DBG: Effectivement et je suis donc particulièrement en forme et apte à vous écouter. Je vous ai invité à cette rencontre car j’ai lu votre dernier livre et pense qu’il y a beaucoup de bon sens dans ce que vous écrivez. Pouvez-vous m’en redonner tout de même les grandes lignes ?

HD: C’est effectivement le bon sens qui prime avant tout pour moi et je m’explique. La théorie économique néoclassique, celle qui est enseignée dans la plupart des universités et dont les principes sont appliqués actuellement est en quelque sorte obsolète. Elle a ses racines au commencement de la révolution industrielle à une époque où le monde était beaucoup moins peuplé qu’actuellement, et avec une activité humaine moindre. Nous sommes passés d’un monde que nous appellerons pour simplifier « vide » par rapport au monde actuel qui est un monde « plein ».

Dans un monde vide, la nature a une capacité de régulation qu’elle n’a plus dans un monde plein. La nature possède des mécanismes biologiques capables de gérer des pollutions jusqu’à un certain seuil, au-delà duquel il n’y a plus de possibilité de régénération par exemple. Lorsque le monde était vide, la nature faisait en quelque sorte ce travail d’épuration « en douce » ce qui ne coûtait rien à personne.

Dans ce monde-là, la nature nous procurait également du bien-être à nous les humains, chose que l’on peut aisément comprendre après le confinement que nous venons de subir. Ce bien-être a non seulement une valeur en tant que plaisir en soi, celui de se sentir en plein air et au milieu de la nature, mais aussi en tant que médecine préventive. Tous ces services procurés par la nature que je viens de mentionner à titre d’exemple étaient donc évidents dans un monde vide, ils ne le sont plus dans un monde plein.  Leur valeur passe inaperçue dans l’économie classique où elle n’est pas comptabilisée.

BG: Que voulez-vous dire par « pas comptabilisé » ?

HD: Je peux vous donner deux exemples, un qui concerne la comptabilité du pays et l’autre celles des entreprises. Comment mesure-t-on le progrès d’un pays ? Par un certain nombre d’indicateurs dont en particulier le PIB – Produit Intérieur Brut – qui est la somme de toute la production de biens et de services du pays sur une période donnée et qui porte le nom de croissance. En quoi cela est-il problématique de notre point de vue ? Voyons donc : si vous et votre femme divorcez,  vous payerez deux avocats, louerez deux appartements au lieu d’un et rachèterez une voiture, vous ferez donc augmenter le PIB… et croître votre pays ! Par contre, votre situation personnelle sera-t-elle meilleure ?

A l’inverse si votre voiture est trop vieille et au lieu d’en racheter une, vous décidez de rouler à vélo, vous ne payerez ni emprunt, ni assurance auto, ni ne consommerez d’essence. Vous serez la cause d’une diminution du PIB: votre ministre des finances déplorera la décroissance due à votre choix. Au niveau de l’entreprise maintenant : prenons une entreprise qui contamine particulièrement l’atmosphère, cela engendre une hausse en termes de maladies respiratoires par exemple, ce qui représente un coût pour la société. Le calcul de rentabilité de cette activité devrait prendre en compte ce coût au même titre que le coût de la matière première ou de la main d’œuvre. Ce n’est pas le cas actuellement.

BG: Mais pour revenir au PIB, comment mesurez-vous dans ce cas la croissance du pays?

HD: Cher monsieur Ben Gurion, vous voyez que vous-même utilisez le mot « croissance » comme synonyme de progrès ou de bien-être. C’est là que réside l’erreur de notre point de vue. Nous ne sommes plus au stade de la croissance sur cette planète car nous sommes dans un monde plein et non vide. Nous allons droit dans le mur avec le concept de croître encore et encore. Je ne suis pas un révolutionnaire ni partisan de retourner au style de vie de l’homme des cavernes. Et à la fois j’observe, bien que la croissance soit problématique, combien elle est élevée au rang de fin en soi, d’idole même dirais-je.

Ce mot est devenu ancré dans nos esprits comme le synonyme de ce qui est nécessaire pour faire disparaître le chômage, la pauvreté, et remettre sur pied les économies. Encore une fois c’est une illusion à court terme, car si c’était vrai au début du siècle dernier, cela ne l’est plus maintenant. Ceci me fait penser à la démarche qui vous a conduit à rechercher un traitement alternatif qui convienne à vos maux de dos: notre groupe de travail a, de son côté, cherché autre chose face à une économie qui ne suffisait plus pour modéliser notre monde de façon adéquate.

BG: Mais est-ce que la technologie ne peut pas se substituer aux problèmes que vous présentez pour justifier tout de même la croissance?

HD: C’est ce qu’avancent certains. La technologie est très importante, mais elle ne peut prétendre se substituer complètement aux lois de la nature. L’économie écologique considère que la biosphère est prédominante sur l’économie. Elle prend en considération les limites de que l’on peut faire on ne pas faire avec les ressources naturelles et avec la matière en général et même ses rapports avec l’énergie. Nous nous referons pour cela à la biologie et à la thermodynamique, qui est une branche de la physique. Les gens qui innovent connaissent les limites de la science et leurs inventions se font dans le cadre de ces limites.

BG: Je comprends. Par contre vous m’avez interdit l’usage du mot « croissance » et je suis perplexe pour ne pas dire désemparé. Je suis également préoccupé par tous ceux qui ont perdu leur emploi et à qui vous refusez l’accès à la croissance !

HD: C’est exactement ce qui est au cœur de notre débat: pouvoir se sevrer du réflexe « croissance » pour signifier le bien-être du monde ou de ses habitants. En particulier nous, les économistes écologiques, nous proposons de ne plus nous en tenir au PIB en tant qu’indice clé pour le progrès d’un pays, qui est l’indice de la croissance, mais dont nous avons vu les limites. Nous avons créé un autre indice qui s’appelle l’Indicateur de Progrès Véritable ou IPV.

Cet indicateur se base sur le PIB, auquel on y ajoute les valeurs monétaires des « intangibles » comme par exemple le travail non rémunéré, ou encore le bien-être de notre fameux cycliste. Et l’on déduit au contraire du PIB toutes les transactions « négatives »: celles qui conduisent à une détérioration des richesses naturelles perdues ou à des dégâts sociaux, comme ce fameux divorce. Ce n’est pas si facile, j’en conviens.

Nous préconisons également par exemple un système de taxation diffèrent: au lieu de taxer fortement les individus par un impôt sur le revenu, nous préférons introduire un système de taxation sur les activités polluantes par exemple, et conserver ainsi un système de régulation de l’économie par les lois du marché.

Monsieur Ben Gurion, les idées et les solutions existent dans le monde et nous ne sommes pas non plus les seuls à avoir innové dans le domaine de l’économie. Vous ne manquez pas non plus de gens compétents en Israël dans ce domaine. Je regrette que malheureusement peu de dirigeants acceptent de penser en dehors des sentiers battus, peut-être changeraient-ils de perspective s’ils regardaient le monde depuis la position sur la tête.

*Le nom véritable de cet économiste est Herman Daly. Il est professeur émérite à l’université de Maryland – University of Maryland School of Public Policy. Il est co-fondateur de l’économie écologique en collaboration avec des chercheurs et universitaires de plusieurs disciplines.

Cette conversation fictive a été imaginée sur la base d’écrits ou de conférences du Prof. Herman Daly.

Quant à David Ben Gurion, l’histoire semble confirmer chaque fois davantage combien sa liberté et originalité de pensée ont été des éléments indispensables pour la création de l’état d’Israël.

à propos de l'auteur
Née en France, Catherine est ingénieure agronome de formation, avec deux spécialisations : la biotechnologie et la gestion environnementale. Il y a 12 ans, elle fait son alyah à partir du Vénézuela où elle a vécu 20 ans. Catherine est actuellement guide et organisatrice de voyages en Israël dans sa propre compagnie.
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