L’économie d’Israël en trompe-l’œil

© Stocklib / moovstock
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A en croire les chiffres officiels de l’Institut israélien de la Statistique, l’économie d’Israël aurait mieux supporter le choc du Covid-19 que n’importe quel autre pays occidental.

C’est ainsi qu’en 2020, l’économie israélienne s’est contractée de « seulement » 2,4%, soit un résultat meilleur que les prévisions les plus optimistes.

Les dernières prévisions du ministère israélien des Finances prévoyaient pour 2020 une baisse du PIB comprise entre 5 et 7%, et même les experts de l’OCDE envisageaient récemment un déclin de 4,2% du PIB israélien.

Les écarts importants entre les prévisions et la réalité de la croissance ont laissé perplexes plus d’un observateur. Bien sûr, nous ne prétendons pas que les chiffres officiels sont inexacts, au contraire : ils sont calculés avec précision, selon toutes les normes internationales.

Une réalité invisible

En revanche, il se pourrait qu’une partie seulement de la réalité économique en Israël est visible par les chiffres de la croissance ; en examinant les différents indicateurs dans le détail, on se rend compte combien la crise économique actuelle est largement invisible et que les résultats positifs sont en trompe-l’œil.

Par exemple, comment expliquer qu’en 2020 le PIB ait reculé de 2,4% seulement, alors que le niveau de vie de l’Israélien a fait une chute de 4,1% ?

Comment concevoir que malgré des faillites d’entreprises en série et un taux de chômage de 18% (748.000 Israéliens sans emploi pour cause de corona), le produit intérieur n’ait baissé que de 2,4% ?

Regardons aussi du côté des moteurs de la croissance. En Israël, la consommation privée est une des locomotives de l’activité ; or elle s’est effondrée de 9,4% en 2020, du jamais vu !

Autre moteur en panne : les investissements en biens de production. En 2020, ils ont connu une baisse exceptionnelle de 4,9% ; un record négatif a même été enregistré dans le secteur de la construction où les investissements ont chuté de 7,9%.

En y regardant de plus près, la seule explication à la bonne tenue de la croissance israélienne en 2020 se cacherait derrière les exportations de biens et services.

Dans la majorité des pays occidentaux, les exportations ont durement souffert de la fermeture des frontières ; en Israël par contre, elles ont connu une croissance de 0,6%.

Certes, un chiffre de +0,6% indique une croissance modérée, mais quand même : par quel « miracle » les exportations israéliennes ont-elles réussi à progresser dans un monde global qui a connu une tendance inverse ?

Le mystère des diamants

La réponse à cette question commence à apparaître lorsque l’on distingue les exportations de services (qui ont baissé) des exportations de marchandises (qui ont augmenté).

Du côté des services, les exportations ont enregistré une baisse de 4,1%, notamment parce qu’en 2020 le tourisme a atteint le creux de la vague : faute de touristes étrangers, les exportations de services touristiques se sont effondrées de 74,5%.

La clé du « mystère » de la croissance du PIB israélien se trouve donc du côté des marchandises : les exportations de marchandises industrielles se sont bien tenues avec une hausse très honorable de 3,4% en 2020.

En fait, il n’y a qu’un seul produit qui ait sauvé les chiffres de la croissance israélienne : les diamants. Ceux-ci ont vu leurs exportations faire un bond incroyable de 24,7% en 2020. Quelques grosses transactions ont dû faire la différence, mais on n’en saura pas plus.

Le mystère de la bonne tenue de l’économie israélienne reste donc entier ; notamment en période de crise politique et en l’absence d’un budget de l’Etat voté pour 2020 et 2021.

On peut quand même envisager quelques explications à cette situation inédite.

Il semble d’abord que le respect des confinements successifs par les Israéliens n’a été qu’en trompe-l’œil ; de nombreuses activités clandestines se sont développées, certains professionnels continuant de travailler dans l’arrière-boutique, y compris au noir.

Quant au chômage, il a surtout touché les travailleurs les moins productifs, aux salaires bas et à l’emploi précaire ; ce qui expliquerait que l’explosion du chômage n’a pas réduit la production nationale dans la même proportion.

Reste à espérer que les prochaines élections législatives en Israël permettront une véritable relance de l’activité économique, et pas seulement en trompe-l’œil.

à propos de l'auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998 et à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005. Aujourd'hui, il enseigne l'économie d’Israël au Collège universitaire de Netanya. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de "Les Arabes d’Israël" (Autrement, 2008), "Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ?" (Armand Colin, 2012), "Les Israéliens, hypercréatifs !" (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et "Israël, mode d’emploi" (Editions Plein Jour, 2018). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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