Léa Veinstein, le philosophe et les chansons d’amour
Le philosophe et la chanson d’amour, sur Jean-Luc Nancy et Dalida, par Léa Veinstein, septembre 2021. Propos recueillis par Alexandre Gilbert.
La disparition de Jean-Luc Nancy, le 23 août dernier, signe pour beaucoup d’intellectuels, philosophes, artistes, amis – la fin d’un temps. Contre la tristesse de ne plus pouvoir l’imaginer dérouler devant nous sa pensée, nous sommes nombreux à vouloir rendre quelque chose de ce qu’il a su nous donner (rendre compte, restituer et prendre acte).
Bien qu’il semble étrange de faire appel à une géographie ancrée pour convoquer une pensée si fondamentalement ouverte, c’est à Strasbourg sans aucun doute que ce vide philosophique retentit aujourd’hui le plus. Strasbourg : ville frontière et ville contour, que Jean-Luc Nancy avait faite sienne. Strasbourg où il inventa, dans son duo avec Philippe Lacoue-Labarthe, une nouvelle forme d’université pour la philosophie. Strasbourg où ils furent tous deux recrutés en tant que jeunes assistants de philosophie ; et où Nancy s’installa donc dès 1968, au 6 rue Charles-Grad – avec Lacoue d’abord, pour vivre à plusieurs l’expérience de la « communauté », puis, avec sa femme Hélène, deux numéros plus loin. Strasbourg qu’il refusera de quitter, alors que Deleuze et Guattari proposèrent, à Nancy et Lacoue-Labarthe de reprendre leur chaire à Vincennes.
Strasbourg où, jeune doctorante en philosophie allemande, je me suis retrouvée en 2012 chargée de cours, travaillant sur l’œuvre de Kafka. Lacoue-Labarthe était mort depuis cinq ans, et Nancy, parti à la retraite. Mais il ne se passa pas une journée sans qu’on me cite leurs noms. « Lacoue-Nancy » là-bas est presque devenu un nom commun, qui dirait à lui seul un paradis perdu de la philosophie créatrice, féconde ; une sorte de statue à deux têtes qui aurait donné naissance à une infinité de possibles (ainsi leur séminaire du samedi rassembla-t-il de très nombreux étudiants, alors que s’inventeront, sous leur égide, de nombreuses réunions et initiatives littéraires, artistiques ou politiques).
Arrivant dans cette université avec le projet d’interroger les liens entre philosophie et littérature, il me fallut très vite lire L’Absolu littéraire, anthologie et philosophie du romantisme allemand co-signée par les deux philosophes. Gérard Bensussan, le directeur de ma thèse:Penser la métamorphose : quatre lectures de Kafka dans la philosophie allemande : Walter Benjamin, Theodor W. Adorno, Hannah Arendt, Günther Anders, qui enseignait après eux et dans leur sillage, me reçut un jour alors que j’avais bien des questions à lui poser sur ce texte difficile. Je repartis de cet entretien avec deux choses notées dans mon carnet: l’adresse mail de Nancy, et la référence d’un livre plus récent de Nancy: L’Intrus (1).
Arte radio: Dalida et moi (5/5): Il venait d’avoir 18 en philo, Un documentaire de Léa Veinstein
L’adresse, je ne pensais jamais oser en faire usage. L’Intrus, que j’acquis dès le lendemain, changea ma façon de lire la philosophie de Nancy, et de lire la philosophie tout court. Livre d’invention totale là encore, où le récit autobiographique de sa greffe de cœur se métamorphose en philosophie du corps, de l’expérience vécue, mais aussi en politique de l’hospitalité. Ce que raconte L’Intrus, c’est qu’une intrusion est toujours une manière de nous sauver : corps, cœur, et société.
Jean-Luc Nancy (c’est là sans doute une première explication au vide que laisse sa disparation) a passé sa vie à nouer des liens, en ouvrant sa pensée vers ce qui ne lui était pas identique : il l’a greffée à la peinture (2), au cinéma (3), à la poésie bien sûr (4), et aussi à la musique (5), la danse (6). Il y a eu l’opéra, les lieder qu’il connaissait sur le bout des doigts, mais il y a eu aussi – et c’est de cela dont j’aimerais ici attester car ce fut le cœur de ma rencontre avec lui- la chanson d’amour.
En 2018, j’enregistrais une série documentaire sur Dalida et j’avais entendu, dans une archive de France Musique, que Jean-Luc Nancy s’en disait « un grand fan ». Retrouvant son adresse email, je lui ai écrit pour lui demander une interview à ce sujet, et quelques minutes à peine après avoir envoyé, fébrile, ma proposition, j’avais reçu cette réponse inoubliable « j’irai où vous voudrez ».
Il me semble que nous avons partagé, lors de cet entretien, quelque chose de vif et d’étonnamment profond sur la façon dont Jean-Luc Nancy faisait de la philosophie, la construisait dans le lien à l’autre (à ce qui n’est pas philosophique, et à son interlocuteur).
A la question de savoir si donc il était exact, comme je l’avais entendu, qu’il « aimait » Dalida, il me répondit, cherchant le mot juste : « Dire goût, c’est trop peu. Mais dire passion, c’est trop fort. Il y a quelque chose, dans les mélodies, qui revient sans cesse. D’ailleurs, Dalida, je n’ai pas besoin d’écouter un disque, ses chansons tournent toutes seules dans ma tête. Oui, elles tournent, il y a quelque chose du manège, de l’enfance, dans cette répétition. C’est obsessif. Voilà, mon rapport à Dalida, ce n’est pas un goût, ni une passion, ce serait plutôt de l’ordre de l’obsession ».
« Ce qui me retient chez Dalida, poursuivit-il, c’est la bête de scène, elle a quelque chose d’animal, bien sûr de félin. Comme un tigre ou un grand chat sauvage puissant, et toujours prêt à bondir, en train même de bondir, et se reprenant, attendant, J’attendrai est d’ailleurs l’un de ses tubes ! Et moi je crois en effet que justement dans la chanson il y a quelque chose d’animal, mais l’animal étant d’abord le cycle, la répétition d’un cycle. La répétition c’est très animal, la vie est faite de répétitions, c’est le soir et le matin, c’est les battements du cœur, tous les rythmes de la vie, et oui je pourrais dire : la chanson, les bonnes chansons qui sont fortes, sont celles qui touchent en nous quelque chose de ce rythme animal ».
J’avais apporté les paroles imprimées de la chanson Il venait d’avoir 18 ans. Nancy m’avoua avoir déjà recopié les paroles de cette chanson, justement, dans l’un des carnets qu’il consacrait aux chansons d’amour. « Mais je crois que je les ai perdus ». Il était donc heureux que j’aie apporté le texte. Il l’a lu au micro, de sa voix faible et vive à la fois, s’excusant de ne pas savoir chanter.
Et sous mes yeux ébahis, il se mit à en faire un véritable commentaire :
« Oui cette chanson est un bijou car c’est entre le cinéma et le théâtre, c’est une petite scène. C’est une histoire, mais ce n’est pas une histoire d’amour, il n’y a pas de mots d’amour dans la chanson. Ils ont couché ensemble mais ce n’est jamais dit. De l’étreinte sexuelle, ce qui est dit est « un ciel immense », dans un « lit improvisé ». Et quand même ce « ciel immense », qui rime même si ce n’est pas dans la chanson avec « jouissance », ça passe, c’est très délicat. Cette étincelle elle est peut être juste dans le mot « ciel », qui évidemment est aussi une allusion à l’expression « monter au septième ciel », mais dans l’idée de ciel il y a forcément quelque chose qui est léger, aérien, et qui en même temps se termine par la tristesse».
Il s’étonna de découvrir en lisant les paroles que la chanson ne disait pas « j’ai mis de l’or à mes cheveux », comme il l’avait toujours entendu, mais « j’ai mis de l’ordre », et nous tombâmes d’accord pour dire que mettre « de l’or », c’était mieux.
Ce qu’il me dit à la toute fin de l’entretien, aujourd’hui, résonne d’une façon très particulière :
« Avec Dalida, nous avons là quelqu’un qui peut se donner entièrement sur la scène, et qui est pourtant au-delà de tout narcissisme. Voilà je suis très fasciné par ça, par cette manière de se donner entièrement, je dis donner sans qu’il n’y ait ici aucune coloration morale. C’est une manière de s’envoyer au-delà, n’importe où ».
Il me semble possible, alors même qu’il vient de mourir, d’entendre dans ces mots de Nancy sur Dalida une petite et légère autobiographie philosophique : car sa pensée, on le voit, était elle aussi absolument dépourvue de narcissisme. Sa pensée prenait la forme du don, d’un don total qui évitait toujours le piège de la coloration morale, et s’envoyait si vivement vers l’au-delà de soi. Même vers la chanson d’amour, donc – « n’importe où hors du monde ».
Voir aussi: La chanson de Dalida, Dans la ville endormie, composée par William Sheller en 1968, apparaitra dans la bande originale du prochain James Bond: Mourir peut attendre, sortie prévue le 6 octobre 2021.
https://www.youtube.com/watch?v=PuOXqR8bDR0
Notes:
(1) J-L. Nancy, L’Intrus, Paris, Galilée, 2000.
(2) Qu’il s’agisse de la peinture chrétienne avec Visitation (de la peinture chrétienne), Paris, Galilée, 2001 ; ou de sa correspondance avec le peintre contemporain Shimon Hantai : Jamais le mot créateur, Paris, Galilée, 2013.
(3) Jean-Luc Nancy, L’évidence du film / the Evidence of Film. Abbas Kiarostami, Suivi d’une conversation entre Abbas Kiarostami et Jean-Luc Nancy, Bruxelles, Yves Gevaert Éditeur.
(4) Cf. sur le romantisme allemand J-L. Nancy et P. Lacoue-Labarthe, L’Absolu littéraire, Paris, Galilée, 1985.
(5) Signalons qu’il collabora à plusieurs reprises à des clips et morceaux de son ami Rodolphe Burger ; ou encore au livre-disque des Weepers Circus, N’importe où hors du monde, où il livre une libre interprétation du vers de Baudelaire « n’importe où hors du monde », j’y reviendrai.
(6) Il publia sa correspondance avec la chorégraphe Mathilde Monnier, Dehors la danse, Paris, Editions RROZ ; ce texte donna lieu aussi à un spectacle.

