Le Yémen, pays de souffrance et de résilience

Arrivée, au printemps 1963, d'un convoi du CICR dans le nord-est du Yémen.
Marcel Boisard se trouve sur le premier chameau en partant de droite.
© ROCHAT, André (archives CICR)
Arrivée, au printemps 1963, d'un convoi du CICR dans le nord-est du Yémen. Marcel Boisard se trouve sur le premier chameau en partant de droite. © ROCHAT, André (archives CICR)

Témoin de la guerre qui opposa au Yémen les «monarchistes», emmenés par l’Arabie saoudite, aux «républicains» dirigés par l’Egypte il y a un demi-siècle, l’ancien délégué du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) Marcel Boisard remet le conflit actuel dans son contexte historique.

A deux reprises, j’ai fait part de réflexions sur le Yémen dans les pages de ce journal*. Lorsque le mouvement, faussement nommé Printemps arabe, toucha le pays, je soulignais que le Yémen s’était doté, dès 1991, d’une Constitution multipartite, contrairement à la plupart des Etats de la région. Le président Ali Abdallah Saleh avait été démocratiquement élu en 1999 et son mandat avait été renouvelé pour une seconde période de sept ans. Certes, il n’avait pas su éviter les pièges de la corruption et du népotisme. Des forces centripètes déstabilisaient le pays.

Au Nord, des tribus chiites, marginalisées, lançaient une insurrection armée, contenue avec l’aide de l’Arabie saoudite. Au centre, le mouvement islamiste Al-Qaida occupait le terrain et cherchait à étendre ses opérations, malgré l’intervention militaire américaine. Au Sud, enfin, les tentations séparatistes renaissaient. Prises de panique, les monarchies pétrolières, aidées par Washington, tentèrent et obtinrent la destitution du président. Je mettais en garde quant à la possibilité de «somalisation» du pays, au cas où un successeur ne serait pas agréé par tous.

Le maréchal Hadi, vice-président, reçut le pouvoir, au début de l’année 2012. Personnage falot, il ne sut pas s’imposer, à la tête d’un Etat en faillite. Dès 2015, l’insurrection du Nord reprit de plus belle, sous le nom de la famille des religieux respectés qui la conduit: Houthi. Les événements se précipitèrent. Les insurgés prirent la capitale, Sanaa, que le président récemment intronisé avait fuie. Ils descendirent rapidement vers le Sud, atteignant Aden en moins de trois mois. L’Arabie saoudite improvisa, à la hâte, une coalition militaire et lança une intervention aérienne, qui devait être brève. J’avais alors souligné, les dangers de cette opération.

Au cours de leur histoire millénaire, les tribus du Yémen septentrional ont sans cesse repoussé toute tentative de domination extérieure. Je prédisais que le roi Salman risquait fort de se trouver face à plusieurs ennemis. Les houthis chiites et les islamistes sunnites veulent s’annihiler mutuellement, mais nourrissent une haine viscérale commune contre les Saoudiens et les Américains. Les combats se prolongent et entraînent l’une des pires catastrophes humanitaires de l’histoire moderne.

Sanaa, mars 1964

Mes craintes et prévisions s’avèrent dans la réalité. Sans doute est-ce dû au fait que j’ai vécu deux ans au Yémen, en qualité de délégué du CICR, parmi les tribus combattantes de la guerre civile**. Mon expérience passée peut être utile à la compréhension du présent. J’atterris, en mars 1964, à Sanaa, ville immuable, avec ses souks colorés et sa place sous les murailles où les peines étaient exécutées le vendredi: décapitation pour les criminels et amputation pour les voleurs. La guerre civile était un conflit par procuration entre la révolution égyptienne et le féodalisme saoudien. Le royaume du Yémen (Imamat) fut établi au Xe siècle par une dissidence chiite persécutée. Afin de garantir son intégrité, les imams le maintinrent hors du siècle.

En septembre 1962, El Badr fut renversé une semaine après son accession au trône. Il s’enfuit et reçut le soutien des tribus du Nord et de l’Arabie saoudite. Les Egyptiens, confiants, dépêchèrent initialement quelques centaines d’hommes pour une brève opération de police. Le contingent s’élèvera jusqu’à un effectif de 70 000 et une centaine de chasseurs bombardiers. Grâce à leur supériorité matérielle, ils contrôlèrent rapidement la plaine et les villes, dont Sanaa. Ils se heurtèrent toutefois à une résistance farouche des tribus montagnardes, où chaque homme, dès l’adolescence, possède un fusil et sait s’en servir. L’état-major recourut alors à l’illusion que la guerre pouvait se gagner par les airs. Elle dura huit ans.

Aucun service sanitaire n’existait dans les tribus. Le CICR y installa un hôpital de campagne. En contrepartie, l’imam s’engageait à respecter les Conventions de Genève. Au début du conflit, il n’y eut pas de quartier; l’ennemi capturé était exécuté. Tout combattant ayant tué un ennemi le prouvait, en apportant une oreille de la victime. Il fut décidé de récompenser par deux pièces d’or la capture d’un ennemi vivant. Il nous appartenait alors de veiller au traitement de ces prisonniers. Nous eûmes à organiser des expéditions pour les visiter. Les déplacements pouvaient durer plusieurs semaines, en jeep et, le plus souvent, à dos de chameau ou de mulet et à pied, dans des situations climatiques très variables.

Les conditions de vie étaient dures, même pour des jeunes en quête d’aventure. En campagne, nous mangions les galettes de pain que les chameliers préparaient quotidiennement, agrémentées de dattes et d’abricots séchés. Nous trouvions la possibilité de nous laver dans des torrents dévalant les pentes. Nos expéditions incluaient généralement des médecins qui prodiguaient leurs soins dans les villages que nous traversions, au son des «youyous» des femmes.

Le tournant du roi Fayçal

Sur le plan militaire, les dangers demeuraient, pour nous, minimes. Les belligérants campaient sur leurs lignes. Les escarmouches étaient rares et contenues. Notre groupe ne constituait pas une cible pour l’aviation. Nous roulions parfois en convois motorisés, mais seulement la nuit, passant les journées dans des grottes, nombreuses. Les traversées de lignes furent spectaculaires, mais sans réel danger. Le passage était toujours très ritualisé. Nous restions sous la «sauvegarde» d’une tribu vers l’autre. Ce fut une guerre d’usure, sans mouvement, hormis les bombardements aériens. En juin 1967, vaincue par Israël, l’Egypte rapatria une bonne partie de ses effectifs. L’impasse durait. Le roi Fayçal, qui avait détrôné son frère, était un tout autre homme que Saoud: expérimenté, intelligent, sans extravagance.

En 1970, il reconnaissait la République. Une dynastie chiite, établie dans ces montagnes depuis plus de mille ans, disparaissait. La minorité chiite ne s’est pas résignée pour autant, dans son fief du Nord. La rébellion houthie a couvé une revanche pour l’instauration, non pas d’une nouvelle monarchie religieuse, mais d’une république islamique de type iranien. L’Egypte sortait du conflit exsangue et ruinée pour des décennies. Il lui en aurait coûté 1 million de dollars par jour et 30 000 hommes. L’Arabie saoudite y perdit un millier de soldats et des dépenses financières extravagantes. La guerre se terminait sans vainqueur, si ce ne furent les traditions belliqueuses des tribus, que la perte de 200 000 combattants n’avait pas émoussées !

Plus d’un demi-siècle s’est écoulé. La donne a évidemment évolué, mais certains aspects demeurent. Dans les années 1960, en pleine guerre froide, les Etats-Unis étaient alignés derrière l’Arabie saoudite, alliée à l’Iran du shah, il faut le rappeler, alors que l’Union soviétique soutenait l’Egypte.

Les tribus chiites du Nord, étiquetées «royalistes», luttaient pour leur imam, alors que les populations du Sud, appelées «chaféites» du nom de l’école juridique sunnite à laquelle ils appartiennent, étaient assez généralement «républicaines». Le combat était cependant politique, entre monarchies conservatrices et révolutionnaires progressistes. L’impact religieux était négligeable. Il est maintenant prépondérant et se greffe sur l’hostilité entre Saoudiens et Iraniens. Les gens étaient pauvres, ils sont maintenant misérables.

Face aux forces aériennes égyptiennes, les combattants disposaient principalement d’anciens fusils. Avec la chute du régime en 2011, ils se sont approprié des blindés et de l’artillerie. Ils ont reçu ou prétendent avoir construit des missiles et des drones. Ils ont ainsi pu passer à l’attaque, prendre la capitale et descendre jusqu’aux rives de l’océan Indien, alors que, précédemment, ils restaient confinés dans leurs montagnes.

La géographie et le peuple

Les deux principales données immuables sont la géographie et le peuple. Ce dernier jouit d’une tradition guerrière ancestrale. Il est dur au mal et résilient. Il connaît parfaitement ses champs de bataille. La faiblesse du réseau routier et le relief montagneux rendent des régions inaccessibles. Le blocus maritime affame les civils et les bombardements aériens tuent de façon indiscriminée. Ils ne font toutefois pas gagner la guerre. La solution ne saurait être militaire.

Le 14 septembre, la destruction temporaire de la moitié du système de production pétrolière saoudien a bouleversé les stratégies. Que les drones aient été tirés par les Iraniens ou les Yéménites importe peu. La technologie actuelle permet d’infliger des dégâts considérables à peu de frais et pourrait constituer la future «force de dissuasion» du pauvre, plus efficace que l’arme atomique, car moins destructrice et indiscriminée. Un accord de vente d’armes, signé au printemps 2017, portant sur 460 milliards de dollars en dix ans entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, n’a pas empêché, par des engins volants coûtant quelque 12 000 dollars la pièce, la mise en péril de la source même de la puissance du royaume. Une nouvelle forme du combat entre David et Goliath est peut-être née, qui pourrait faire sortir la guerre du Yémen de son cadre localisé.

* «Le Yémen, un pays qui avait tout pour être heureux», LT du 19 avril 2011, et «Rébellion au Yémen, ingérence saoudienne, l’histoire se répète dans la péninsule arabique», LT du 1er avril 2015.

** «Aventurier de l’humanitaire. Souvenirs d’un délégué du CICR, au cours de dix ans dans le monde arabo-musulman». Paris, Panthéon/Hachette, 165 pages, octobre 2019.

Article initialement publié dans Le Temps.

à propos de l'auteur
Marcel A. Boisard est titulaire d’un Doctorat de l’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales (HEI) à Genève et d’un diplôme de l’Institute of World Affairs, aux Etats Unis (Salisbury, Con.). Il a mené une carrière internationale longue et variée. Elle a combiné, à la fois, recherche et enseignement académiques et pratique quotidienne des relations internationales. Il fut brièvement collaborateur au Ministère suisse des Affaires étrangères, puis Conseiller du gouvernement du Burundi. Il fut pour un temps chargé de recherches à l’Institut de Hautes Etudes internationales. Entré au service du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), il a été, pendant plus d‘une décennie, délégué et chef de délégation, sur le terrain des conflits, dans plusieurs pays arabe (Algérie, Yémen, Egypte, Jordanie). Il a ensuite rejoint les Nations Unies, devenant Directeur du Bureau européen, puis Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche (UNITAR). Il fut promu au grade de Sous-secrétaire général. Il a participé à de nombreuses conférences et eut maintes occasions de s’adresser à l’Assemblée générale, ainsi qu’à divers Sommets mondiaux, tenus sous l’égide de l’ONU. Il a également contribué à de nombreux séminaires de réflexion sur les affaires mondiales Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parus aux Editions Albin Michel, aux Presses de l’UNESCO, du CICR et de l’ONU, ainsi que de nombreuses publications et articles parus dans des revues savantes et des journaux d’audience internationale. Les principaux thèmes qu’il y traita touchaient aux relations internationales, au monde arabo-musulman, aux rapports culturels et à la diplomatie multinationale. Son dernier ouvrage s’intitule : Une si belle illusion, Réécrire la Charte des Nations Unies, Paris, Editions du Panthéon, (sous presse) 2018 Marcel A. Boisard a été décoré de l’Ordre du Mérite par feu le Président Anouar al-Sadat.
Comments