Le vrai Premier ministre

Drapeaux israéliens et symbole du gouvernement à la Knesset. Photo : Nati Shohat / FLASH90
Drapeaux israéliens et symbole du gouvernement à la Knesset. Photo : Nati Shohat / FLASH90

Binyamin Netanyahou n’est plus Premier ministre. Le recordman de la durée au poste (plus de 15 ans, soit 2 de plus que David Ben Gourion), dont 12 d’affilée depuis 2009 (4 456 jours), feint d’ignorer que le 13 juin dernier Naftali Bennett a obtenu la confiance de la Knesset pour lui succéder. Binyamin Netanyahou fait de la résistance.

Pas seulement pour des raisons psychologiques ou en réaction aux pressions familiales qu’il subit. Il a une stratégie : imposer l’idée que le gouvernement du changement est éphémère, la légitimité de son chef douteuse, et que cette coalition faite de bric et de broc explosera bientôt. Il est encore appelé par son ancien titre par ses fidèles, et continue à recevoir des hôtes officiels dans la résidence officielle comme s’il était encore le titulaire du poste, Naftali Bennet n’étant qu’un intérimaire. Las ! c’est à l’intérieur du Likoud que les choses commencent à se gâter pour celui qui croyait être « King Bibi » ad vitam aeternam.

Ses concurrents – nombreux (Israël Katz, Nir Barkat, Avi Dichter, Yuli Edelstein …) – ont déjà réussi à imposer l’idée que les primaires ne se tiendront pas avant la fin de l’année. Soit après le vote du budget dont l’adoption – sans doute en novembre – signifierait que la coalition a réussi son véritable examen de passage et qu’elle va durer. Sans attendre cette échéance, Naftali Bennett ne pourra pas se contenter d’imposer un nouveau style de gouvernance fait d’une autorité souriante marquant la rupture avec le pouvoir précédent fondé sur l’autorité sans le sourire.

Déjà, au sein du gouvernement, de fortes personnalités, Ayelet Shaked et Yifat Sasha-Biton, font entendre leur petite musique. La première pour imposer au grand dam de Mansour Abbas et de députés de gauche une vision restrictive des droits des conjoints palestiniens d’Arabes israéliens (c’est la fameuse loi sur la citoyenneté) ; la seconde pour signifier au ministère de la Santé que c’est elle la patronne du réseau scolaire qui décidera comment lutter contre le retour de la pandémie dans certains établissements.

Pour surmonter ces difficultés, Naftali Bennett devra apprendre à faire deux choses : arbitrer entre ses ministres et dégager au sein de sa coalition une majorité de la majorité en disposant d’une « base » personnelle qui lui fait actuellement défaut. Son parti, Yamina, est exsangue et son électorat mécontent.

C’est en profitant des divisions au sein du Likoud pour élargir sa coalition qu’il pourrait marginaliser définitivement Binyamin Netanyahou et se positionner solidement au centre-droit. D’ici là, Naftali Bennett devra arbitrer entre des alliés indispensables et concilier des intérêts contradictoires, c’est-à-dire se faire des ennemis. En prenant ses fonctions, il a prévenu ses quatre enfants : il sera bientôt l’Israélien le plus haï. Mais c’est aussi à ce prix qu’il montrera qu’il est un vrai Premier ministre.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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