Le troisième Israël dans les urnes

Les Israéliens comptant les bulletins de vote restants au Parlement israélien à Jérusalem, un jour après les élections générales, tôt le 4 mars 2020. Photo Olivier Fitoussi / Flash90
Les Israéliens comptant les bulletins de vote restants au Parlement israélien à Jérusalem, un jour après les élections générales, tôt le 4 mars 2020. Photo Olivier Fitoussi / Flash90

On dit qu’il est des pays comme la Russie où on connaît le vainqueur avant les élections ; d’autres comme les Etats-Unis où on le connait après ; en Israël, on ne le connait ni avant ni après. Ce n’est pas une blague.

Le 2 mars, les électeurs ont plébiscité le Likoud qui enregistre son meilleur score depuis 2003 (36 sièges), mais Binyamin Netanyahou a dû très vite déchanter, le score total du bloc de droite (58 sièges) ne lui permettant pas de former une coalition majoritaire. Benny Gantz, qui a réussi à garder ses 33 députés, s’est accordé avec l’Union de la gauche d’Amir Peretz et Israel Beitenou d’Avigdor Liberman (7 sièges chacun) pour former un gouvernement minoritaire qui aurait pour principal intérêt d’évincer Binyamin Netanyahou.

Afin d’atteindre le seuil fatidique de 61 voix, il lui faut obtenir le soutien, même sous une forme passive (abstention ou absence pendant le scrutin d’investiture), de la Liste unifiée des partis arabes (15 sièges). Las ! Deux députés de Bleu-blanc venus du Likoud ont déclaré s’opposer à cette manœuvre, privant leur parti et son chef de la possibilité d’accéder au pouvoir.

La crise politique à l’œuvre depuis 15 mois ne doit rien au hasard. Elle reflète la profonde division du pays. Le 2 mars, ce n’est Israël qui était appelé aux urnes, mais trois Israël.

Le premier Israël, celui des fondateurs, ashkénaze, laïc et de gauche s’est massivement prononcé pour Bleu-blanc, mais avec un taux de participation plus faible que la moyenne nationale (71,51%).

Le second, Sépharade, religieux et de droite s’est mobilisé et a plébiscité le Likoud et son chef. Le troisième, celui des Arabes israéliens a remporté un succès historique en élisant 15 députés en raison d’un taux de participation (67 %) en nette hausse par rapport à la fois précédente (59%). Les motivations ne manquaient pas pour les électeurs arabes.

D’une part, leurs partis, en dépit de leurs divisions entre communistes, nationalistes et islamistes ont une ligne politique claire : égalité complète entre Juifs et Arabes et soutien aux revendications nationales des Palestiniens. Par ailleurs, les dirigeants arabes peuvent remercier la droite qui en développant une campagne haineuse à leur égard (et particulièrement à l’égard d’Ahmed Tibi) a suscité une réaction de la part de leur public.

Binyamin Netanyahou mérite également une mention spéciale : en demandant à l’équipe Trump d’inclure dans l’ « affaire du siècle » le transfert à l’Autorité palestinienne de territoires où vivent 300 000 Arabes israéliens, il a provoqué un réflexe d’autodéfense chez les intéressés.

Devenus depuis qu’ils ont su présenter une liste unifiée la troisième force politique d’Israël, les partis arabes sont désormais en position de force. D’où leur rôle central dans les tractations pour la formation d’un gouvernement. On ne se méfie jamais assez des gens que l’on méprise.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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