Le Sinaï entre foi et géopolitique
Remontant au VIᵉ siècle, le monastère Sainte-Catherine, au pied du mont Sinaï, est le plus ancien monastère chrétien habité sans interruption. Fondé par l’empereur Justinien sur le site biblique du Buisson ardent, il a conservé un trésor unique d’icônes et de manuscrits – survivant aux empires, aux invasions et aux révolutions. Pourtant, en 2025, ce joyau du patrimoine mondial se trouve plongé dans une nouvelle et périlleuse péripétie – pris entre les projets géo-stratégiques égyptiens, les rivalités orthodoxes et les ambitions concurrentes des grandes puissances.
Un tribunal égyptien a récemment jugé que, si le monastère est « habilité à utiliser » ses terres et ses sites sacrés, l’État en est le propriétaire au titre de « biens publics ». Athènes et les responsables ecclésiastiques ont protesté ; Le Caire a répondu que la décision ne menaçait pas la vie religieuse du monastère. Dans les jours qui ont suivi, la Grèce et l’Égypte se sont réunies au Caire et se sont engagées publiquement à protéger le statut et la mission religieuse du monastère. Cet apaisement reste précaire suite à une décision juridiquement ambiguë.
Un géant fragile au cours des siècles
Le monastère – officiellement le « Saint Monastère du Mont Sinaï foulé par Dieu » – s’élève là où, selon la tradition, Dieu s’est révélé dans le feu. Les pèlerins montent à la chapelle du Buisson ardent. Les chercheurs étudient dans une magnifique bibliothèque, aujourd’hui numérisée, qui ne trouve de rivale, pour ses codex anciens, qu’au Vatican. Au fil des siècles, les moines furent protégés de manières parfois inattendues : par la charte de protection du prophète Mahomet (l’Ashtiname), par la retenue des Croisés et par la tutelle ottomane. La continuité du Sinaï s’est maintenue alors que nombre de skites et d’ermitages disparaissaient.
Ce que n’ont pu détruire ni le feu ni l’épée est aujourd’hui fragilisé par les bulldozers, le tourisme de masse et les tiraillements subtils entre États et patriarcats.
Le Sinaï, ligne de faille
Le Sinaï est une charnière entre des conflits inter-continentaux : première avancée asiatique de l’Égypte, bordure méridionale du Levant, porte désertique vers l’Arabie. Terre de passages, de refuges et d’exils : pistes de contrebande et chemins de pèlerinage s’y croisent dans les mêmes wadis. Dans les années 2000, des attentats y ont mis en lumière la fragilité de l’ordre sécuritaire, qui coexiste aujourd’hui avec les caravanes touristiques et les checkpoints militaires. Dans ce paysage, Sainte-Catherine est à la fois isolée et exposée. Les Bédouins Jebeliya – traditionnellement liés au monastère et souvent décrits comme descendants de gardes romains – y travaillent toujours comme guides et gardiens, tandis que leur propre tissu social est soumis à de nouvelles tensions.
La dimension Daech/ISIS demeure en arrière-plan. La campagne égyptienne a affaibli les réseaux de l’État islamique dans le Sinaï, et les rapports officiels signalent depuis 2022-2023 une nette baisse de leur activité. Mais le risque persiste, surtout dans le nord, et les avis aux voyageurs étrangers classent toujours la région comme hautement dangereuse, rappelant que les cellules dormantes du terrorisme et les acteurs opportunistes n’ont pas disparu ; ils se sont adaptés.
Le mégaprojet égyptien et les alarmes de l’UNESCO
À cet équilibre fragile est venu s’ajouter le mégaprojet de la « Grande Transfiguration de Sainte-Catherine », lancé en 2021 : hôtels, salles d’événements, nouveau quartier résidentiel reconfigurent le village de montagne pour accueillir un million de visiteurs. Les observateurs du patrimoine et les chercheurs estiment que ces travaux ont déjà abîmé le paysage et marginalisé la communauté locale. En 2023, l’UNESCO, a officiellement demandé à l’Égypte d’arrêter les constructions supplémentaires. Le Caire, de son côté, a vanté l’avancement rapide des chantiers, presque achevés.
Rivalités orthodoxes et Jérusalem affaiblie
Sur le plan ecclésiastique, Sainte-Catherine occupe une place singulière. Le monastère se considère comme autocéphale, son archevêque portant la dignité patriarcale, mais il est historiquement lié au patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem. Cette ambiguïté fait du Sinaï un enjeu dans un affrontement intra-orthodoxe plus large.
Pour Athènes et le monde ecclésiastique grec, le Sinaï s’inscrit dans une stratégie visant à conserver le dernier levier majeur contrôlé par les Grecs en Orient arabe par l’intermédiaire de Jérusalem. La hiérarchie grecque a perdu le patriarcat d’Antioche au profit d’une direction arabe en 1899, et si Alexandrie reste aujourd’hui dirigée par le patriarche Théodore II, sa position a été ébranlée par la création récente d’un « exarchat d’Afrique » parallèle par Moscou. Avec Antioche arabisée de longue date et Alexandrie sous pression, l’attention grecque se concentre naturellement sur Jérusalem, donc sur Sainte-Catherine. L’intervention directe de l’État grec après le jugement égyptien montre à quel point Athènes associe son intérêt national au patrimoine orthodoxe hellénique.
Le Phanar (patriarcat œcuménique), pour sa part, considère qu’elle gère la communion de l’orthodoxie mondiale. Or, le patriarcat de Jérusalem est divisé entre direction grecque et laïcat arabe (une fracture ancienne), et plus récemment entre factions proches des Arabes, des Israéliens ou des Russes. Cette fragmentation invite Constantinople à donner son avis sur l’orthodoxie au Sinaï, au risque de creuser les rivalités avec Moscou et de compliquer les équilibres locaux en Égypte et en Israël/Palestine.
Les ambitions de Moscou compliquent encore la scène. L’Église orthodoxe russe, soutenue par l’État russe, conçoit son expansion au Moyen-Orient comme partie intégrante de sa destinée de « Troisième Rome ». La Russie ne défend pas seulement ses fidèles à l’étranger : elle se considère comme responsable des hauts lieux symboliques de la chrétienté abandonnés ou mal gérés par d’autres. Le Sinaï, avec son aura de révélation et sa position au carrefour de l’Afrique, de l’Asie et du monde arabe, a ainsi une valeur immense. En s’affirmant au Sinaï et à Jérusalem, Moscou entend restaurer la vocation universelle de l’orthodoxie face au sécularisme occidental et aux prétendus échecs de la tutelle grecque.
Pourtant, ces ambitions butent sur l’inaptitude diplomatique persistante de Moscou. Les émissaires russes surestiment souvent leurs forces : incapables de nouer des relations de confiance avec des partenaires arabes méfiants. Ils peinent à s’allier aux réseaux ecclésiastiques grecs jaloux de leurs prérogatives. Ils sont écartés par les autorités israéliennes qui se méfient des revendications immobilières russes à Jérusalem. La Russie proclame défendre les lieux historiques de l’orthodoxie, mais dialogue avec difficulté avec les acteurs locaux – laïcs arabes, responsables israéliens, hiérarques grecs – qui en décident l’avenir. Dans le Sinaï, ses projets immobiliers et de pèlerinages signalent une présence, mais sa stratégie globale piétine, laissant le monastère comme une caisse de résonance où le grand discours russe rencontre les limites de sa diplomatie.
Il ne faut pourtant pas sous-estimer la profondeur des racines ecclésiales russes en Terre Sainte. Depuis le 19ᵉ siècle, la Mission ecclésiastique russe et la Société Impériale Orthodoxe de Palestine y entretiennent églises, hospices et terres. Après la Révolution, l’Église russe hors frontières (ROCOR) a bâti des structures parallèles : l’empreinte russe est sensible, profonde. Aujourd’hui, le patriarcat de Moscou et l’Eglise Hors-Frontière (ROCOR) coexistent à Jérusalem, formant une présence puissante, quoique parfois concurrente. Cela compte d’autant plus qu’aucune autre Église orthodoxe étrangère n’a sa propre hiérarchie à Jérusalem : contrairement à l’Europe ou aux Amériques, il n’y a ni évêques du Phanar ni hiérarques ukrainiens. Le patriarcat reste grec-hellénistique, avec trois évêques arabes. Ce vide renforce le poids des institutions russes, qui disposent de pèlerins, de nombreux biens et d’une influence politique, même si les ambitions de Moscou restent contenues.
Entre-temps, la direction du Sinaï est elle-même en crise. L’archevêque Damianos – higoumène nonagénaire depuis des décennies – était critiqué de longue date pour sa gouvernance et ses finances. Début septembre 2025, son mandat a brutalement pris fin. Dans un communiqué daté du 6 septembre, le Patriarcat de Jérusalem l’a décrit comme « archevêque partant… canoniquement soumis à l’Ancien Patriarcat de Jérusalem », l’a accusé d’avoir introduit au monastère des « personnes suspectes » et a demandé aux moines d’élir un nouveau higoumène qui sera consacré au Saint-Sépulcre de Jérusalem. L’épisode révèle à la fois l’autonomie fragile du Sinaï et la volonté de Jérusalem de réaffirmer son contrôle.
Le miroir est plus large
Le destin de Sainte-Catherine ne peut être séparé de la longue histoire de la région. Après l’effondrement territorial de l’État islamique, le Moyen-Orient n’est pas revenu à un équilibre acceptable. Au contraire, l’autorité s’est fragmentée et le capital culturel – sanctuaires, manuscrits, paysages sacrés – est devenu une monnaie d’échange dans les projets nationaux et les rivalités ecclésiastiques. Le Sinaï illustre ce paradoxe : un lieu de révélation menacé moins par les armées que par l’asphyxie progressive d’un sur-aménagement, d’un tourisme sous surveillance et d’une compétition de protecteurs qui prétendent « sauver » le sacré en l’absorbant.
La région demeure un « samovar bouillant » de courants idéologiques, de souverainetés fracturées et de répliques radicales. Sainte-Catherine est peut-être ancienne et sacrée, mais elle se tient dans ce creuset plus large – et risque d’y être redéfinie.
Et pourtant, la résistance obstinée du Sinaï surprend encore. Les pèlerins gravissent la montagne avant l’aube. Les guides bédouins désignent des constellations plus anciennes que les empires. Les moines chantent au Buisson ardent. La question est de savoir si ce rythme antique peut survivre à une convergence moderne de pressions : un mégaprojet qui reconfigure le sacré en loisir, une logique judiciaire qui privilégie la propriété publique sur le patrimoine monastique, des rivalités orthodoxes qui transforment un monastère en trophée, et une insurrection résiduelle qui justifie une sécurisation permanente.
Si Sainte-Catherine survit comme monastère vivant, ce sera parce que l’humilité aura repris le pas sur la possession, et parce que ceux qui prétendent protéger le sacré auront accepté de limiter leur pouvoir – États face au développement, patriarcats face au prestige, rivaux face au triomphalisme. Le feu qui brûlait sans consumer ne sera pas préservé par des marques, des injonctions ou des communiqués diplomatiques. Il perdurera là où la mémoire n’est pas marchandisée, où la prière n’est pas une performance, et où les gardiens – Grecs, Arabes, Égyptiens, Russes – choisiront un soin commun exigeant plutôt qu’une victoire incertaine.
