Le shekel va-t-il continuer d’être aussi fort ?

Photo d'illustration du nouveau projet de loi de 100 shekel israélien. 31 décembre 2017. Photo de Nati Shohat / Flash90
Photo d'illustration du nouveau projet de loi de 100 shekel israélien. 31 décembre 2017. Photo de Nati Shohat / Flash90

Le shekel est considéré ces dernières années comme une des monnaies les plus fortes du monde. Ces jours-ci, il est près d’un record historique face au panier de devises créé par la banque d’Israël. Par exemple, face au dollar, il échange autour de 3.4 shekalim pour un dollar, niveau atteint avant la crise du corona.

Les facteurs qui agissent sur la solidité d’une monnaie :

Confiance des investisseurs dans la croissance du pays, or depuis la crise du corona, les économistes prévoient une récession historique en Israël en 2020 de plus de 5%.

Plein emploi, or depuis la crise du corona, le chômage en Israël dépasse les 20%, ce qui la place près du dernier rang des pays de l’OCDE.

Excédent budgétaire, or depuis la crise du corona, on prévoit un déficit historique en Israël de 17% en 2020.

Stabilité économique et politique, or Israël traverse depuis deux ans une crise politique sans précédent et n’a pas de budget depuis cette période.

Balance commerciale excédentaire, l’institut des statistiques en Israël n’a pas publié toutes les données à cause du corona, mais il y a un déficit global de 6 milliards de shekalim. Le tourisme, qui était l’un des principaux secteurs de l’économie israélienne à faire rentrer des devises est inexistant depuis le début de la crise du corona.

De plus, une grande partie de l’excédent commercial provenait de l’exportation du gaz israélien, or le ralentissement de la croissance dans le monde et la découverte de nouveaux gisements ont provoqué il y a quelques semaines un effondrement des cours et même à un prix négatif. De même l’industrie du diamant qui était un des fleurons de l’exportation est dans un état moribond dû au corona.

Enfin, Israël était réputé comme « start up nation », ce qui permettait à certaines sociétés israéliennes de haute technologie de faire un exit (être racheté par un investisseur étranger, ce qui faisait entrer beaucoup de capitaux en Israël). La crise du corona a beaucoup freiné ce mouvement.

Taux d’intérêt élevé de la monnaie, or la banque d’Israël a rabaissé récemment le taux de base bancaire à  son record historiquement bas de 0.1% et les marchés financiers anticipent même une baisse à 0%. Ce taux est même plus faible que celui que la Fed a fixé pour le dollar. De plus, la banque d’Israël achète continuellement et massivement du dollar sur le marché des changes pour stopper la réévaluation constante du shekel.

Rentabilité élevée des obligations d’état, or la plupart des obligations d’état cotées sur la bourse de Tel Aviv ont actuellement un rendement nul voir négatif jusqu’à leur échéance. De plus, la banque d’Israël a annoncé un plan massif de rachat de ces obligations, pour maintenir ce rendement très bas.

Force du marché financier, or la bourse de Tel Aviv contrairement à la plupart des bourses mondiales ne s’est pas relevé du Crash de mars dû au corona et accuse encore une baisse de plus de 15% sur les indices de base et presque 30% pour lesecteur bancaire. Cela, en grande partie, à cause de tout ce que nous avons décrit plus haut.

Quel est donc le  motif  déterminant du Shekel fort ?

En un mot : NASDAQ (bourse américaine des entreprises de haute technologie).

Le grand public qui n’est pas obligatoirement un fin connaisseur de l’investissent financier des Israéliens, ignore sans doute la place prépondérante  qu’occupe les bourses américaines et en particulier NASDAQ.

Du fait, de la faiblesse structurelle de la bourse de Tel Aviv, surtout au niveau des transactions, les investisseurs institutionnels israéliens (retraite, assurance…) placent le maximum légal des fonds qui leur sont confiés sur les bourses internationales, spécialement américaines et particulièrement NASDAQ. Récemment, une de ces grandes compagnies a même proposé un produit de retraite uniquement basé sur le SP500 (les 500 plus grandes sociétés américaines cotées à Wall street).

De même, le petit épargnant en Israël a la possibilité d’acheter par sa banque ou son gestionnaire, des sicav basées sur les indices des bourses américaines et est fortement incité à le faire.

Or, l’investisseur israélien ne voulant pas prendre sur lui le risque de change, les organismes financiers lui procurent une rentabilité en shekel. Afin de se couvrir, l’organisme va acheter une option shekel-dollar, ce qui mécaniquement renforce le shekel.

De plus, un nombre non négligeable de sociétés israéliennes sont cotées sur le Nasdaq, elles continuent encore à récolter des fonds ou même parfois de nouvelles sociétés commencent à y être cotées. En effet, les bourses américaines et particulièrement le NASDAQ ont connu des hausses spectaculaires après le crash de février-mars, retrouvant même des cours supérieurs à celui du début de l’année et donc à des records historiques.

Démonstration:

Pendant le crash des bourses américaines, en février –mars, le shekel fut dévalué de près de 10% face au panier de devises que nous avons évoqué au début de notre article. En effet, les investisseurs israéliens dans les bourses américaines se sont vus réclamé par ces dernières, un apport massif de garanties en dollars.

Les organismes financiers en Israel et particulièrement les banques n’ont pu faire face à cette demande. Ils ont même proposé aux épargnants des taux d’intérêt très élevé sur les dépôts en dollar. Finalement, seule une intervention massive de la banque d’Israël qui a fourni une liquidité considérable de dollars en particulier aux banques, a mis fin à cette crise et à la brusque dévaluation du shekel.

Conclusion:

La théorie classique qui fonde la force d’une monnaie sur des résultats économiques n’est pas applicable dans le cas du shekel. C’est en fait une situation financière de l’épargne israélienne qui est liée anormalement aux mouvements des bourses américaines et particulièrement du NASDAQ, qui déterminera la valeur du shekel.

Une hausse des cours de ces bourses, comme cela a  globalement eu lieu depuis avril entrainera une réévaluation du shekel. Au contraire, une baisse continue et brusque des bourses américaines provoquera une dévaluation du shekel.

à propos de l'auteur
Docteur Daniel Gugenheim a enseigné en France dans les grandes écoles de commerce comme HEC et l'ISG. Ayant effectué son alya en 1986, il enseigne à l'université Bar Ilan et fut économiste près de 30 ans à la Reshut Nyarot Erekh (Autorité des Marchés Financiers). Il a publié de nombreux articles en économie et finance en Europe et en Israël. Il est conseiller financier à Qualita où il donne une chronique hebdomadaire à la radio. Il est chroniqueur également à radio Judaica Bruxelles et est intervenant sur la chaine de télévision i24.
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