Le Sauvetage des archives Husserl

Le Sauvetage [1] est à bien des égards un livre fascinant. Bruce Bégout porte en lui le talent du romancier et celui du passionné de philosophie. Lorsqu’il découvrit le récit du père Hermann Leo van Breda, paru en 1959 dans Husserl et la pensée moderne [2], il est happé par le sujet et décide d’en faire un livre romancé mais sur la base historique du franciscain belge.

C’est un franciscain belge donc, qui en 1938, venant d’apprendre la mort du philosophe Edmund Husserl (1859-1938), le père de la phénoménologie moderne, décide, sans aucun moyen ni aucun pouvoir autre que sa foi en la philosophie du maître, de tout mettre en œuvre pour sauver d’un possible autodafé ou confiscation par les SS, ces milliers de pages laissées orphelines et en grand danger.

Il lui faut d’abord convaincre madame Husserl à Fribourg mais cela ne lui sera pas trop difficile. Après maintes tentatives infructueuses, il alla voir le consul de Belgique à Francfort, comme il avait été voir son supérieur à Louvain et même les responsables de la faculté de philosophie. Dans ses déplacements, il est fort probable que le franciscain croisa l’ancien recteur de 1933, successeur de Husserl à l’université de Fribourg-en-Brisgau.

Avec comme arme le seul accord de Malvina Husserl, le père van Breda ne lâcha jamais prise et continue son combat, comme nous le fait vivre d’une façon si intense Bruce Brégout, comme dans un roman policier, tant l’intrigue est haletante.

Parallèlement à la petite histoire de la philosophie, nous replongeons dans la grande et cruelle Histoire de la lâcheté des Etats européens les plus puissants de l’époque : la Grande-Bretagne et la France qui se soumirent au diktat d’Hitler d’annexer les Sudètes, sous le seul prétexte qu’il fallait protéger la population allemande qui s’y trouvait établie depuis des décennies.

Le livre met en scène le personnage de Lehmann, un membre de la SS, chargé de traquer le franciscain. Le nazi, sous la plume de l’auteur, aurait voulu comprendre pourquoi les livres du philosophe sont mis à l’index, et pour ce faire il emprunta les Ideen, Idées directrices pour une phénoménologie pure – et n’y comprit rien, comme l’immense majorité des non-initiés.

Le seul dieu auquel croyait Lehmann était « la faculté de haïr ». Il faut rappeler que le pape Pie XI vient de publier son encyclique Mit brennender Sorge (avec une brûlante inquiétude), unique encyclique publiée dans une autre langue que le latin, pour dénoncer les dangers représentés par l’idéologie nazie, mais dans laquelle le nom juif est absent. Il n’en fallut pas plus pour que Hitler entra dans une rage folle contre les SS qui n’avaient rien vu venir.

Avec une religieuse, Sœur Adelgundis, Breda prit finalement la direction de Constance, puis sans en dire un mot à sa collègue, décida la nuit-même de partir pour Berlin, rencontrer son ambassadeur, ultime chance qui se présentait à lui. Le denier acte de cette folle aventure est datée du 26 septembre 1938, lorsque le père van Breda entre dans l’ambassade belge qui jouit encore de l’extraterritorialité. Il y rencontre d’abord le consul général, en l’absence de l’ambassadeur. Mais l’homme n’y comprend rien et refuse net d’accueillir les trois valises pleines de manuscrits.

Désespéré, le franciscain se dirige vers le portail quand surgit dans la cour d’honneur, le vicomte J. Berryer, secrétaire général. Van Breda lui raconte tout ce qu’il vient de dire au consul, mais cette fois, le vicomte comprend l’enjeu de la requête et accepte en laissant tomber : « On ne va tout de même pas laisser ces analphabètes s’emparer de cette œuvre posthume. » L’après-midi, c’était chose faite.

Il reste au lecteur de se laisser saisir par cette histoire captivante de sauvetage avec toutes ses intrigues et ses rebondissements et les dialogues entre les protagonistes.

La question que pose Bruce Bégout à la fin du livre est capitale : ces manuscrits et ses archives valaient-ils la peine qu’on risque sa vie à les sauver alors que déjà des centaines de milliers de Juifs allemands étaient menacées, persécutés et jetés dans les camps allemands ?

Chacun connaît la réponse. Sauver tout ce qui pouvait l’être et donc aussi la pensée et les œuvres des juifs était justifié de la plus haute des justifications.

Le père Van Breda fit plus tard l’admiration de tous les husserliens et de tous les phénoménologues du monde en créant les Archives Husserl à l’université de Louvain. Levinas lui rendit un hommage particulièrement puissant au lendemain de sa mort qu’il reprit dans Nom propre.

[1] Fayard, roman, 355 p., sept. 2018.

[2] La Haye, Martinus Nijhoff, 1959, pp1-42.

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
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