Le sacrifice héroïque : un mythe en déconstruction

La célèbre formule « Il est noble de mourir pour sa patrie », traditionnellement attribuée à Joseph Trumpeldor lors de l’épisode de Tel Haï, est devenue l’un des mythes fondateurs de l’éthique nationale israélienne. Il n’est donc guère surprenant qu’elle soit aujourd’hui au cœur de nombreuses critiques intellectuelles et idéologiques. Toutes les sociétés tendent à produire des mythes nationaux destinés à servir d’idéal éducatif et à façonner une mémoire collective encourageant la disposition au sacrifice militaire. Avec le temps, cependant, un fossé se creuse entre le pathos de ces slogans et la réalité de la vie civile.

Les valeurs nationales peuvent faire l’objet d’une critique radicale. Lors d’un festival international de cinéma auquel j’ai participé dans la ville de Nador, au Maroc, une table ronde était consacrée aux principes moraux et aux valeurs. J’ai choisi d’intervenir à partir du film Nos frères blessés (Frères blessés, 2020).

Inspiré d’une histoire vraie, ce film retrace le destin de Fernand Iveton, jeune Français engagé au Parti communiste qui, par conviction morale, rejoignit le Front de libération nationale algérien (FLN) dans sa lutte contre la domination coloniale française. Peu après son mariage avec une jeune Polonaise ayant fui le régime communiste, il reçut, en novembre 1956, la mission de déposer une bombe dans une usine à gaz d’Alger où il travaillait. Soucieux d’éviter toute victime, il programma cependant l’explosion après les heures de travail.

L’engin fut désamorcé avant d’exploser. Malgré cela, les autorités françaises poursuivirent Iveton pour atteinte à la sûreté de l’État et le condamnèrent à mort. De nombreux intellectuels demandèrent sa grâce, mais le garde des sceaux, François Mitterrand, rejeta toutes les requêtes. Fernand Iveton fut guillotiné, devenant le seul Européen exécuté par la France durant la guerre d’Algérie. Avant de mourir, il déclara : « La vie d’un homme importe peu ; ce qui compte, c’est l’avenir de l’Algérie. »

Le film s’achève sur une scène particulièrement poignante. Les compagnons de lutte de Fernand Iveton viennent présenter leurs condoléances à sa jeune veuve. Pour la réconforter, ils lui déclarent avec fierté : « Tu es une héroïne. » Elle leur répond alors par un cri déchirant : « Je ne suis pas une héroïne ! Je veux un mari vivant, pas un héros mort ! »

Il semblait évident que le public du festival partageait son émotion. En tant qu’Israélien, il m’était impossible de ne pas penser à la maxime sur laquelle plusieurs générations ont été élevées : « Il est noble de mourir pour sa patrie. » Or le message du film Nos frères blessés semble précisément en inverser le sens : ce n’est pas mourir pour sa patrie qui est admirable, mais vivre pour elle.

Le philosophe Yeshayahou Leibowitz considérait ce type de slogan comme une manifestation de ce qu’il appelait une « idolâtrie nationale », c’est-à-dire la transformation de l’État en objet de culte. Selon lui, la mort ne saurait constituer une valeur morale positive. Ni l’État ni la nation ne possèdent un caractère sacré, et le sacrifice de vies humaines au service d’une idéologie nationale ne peut être considéré comme un impératif moral. En revanche, ajoutait-il, la notion juive de sanctification du Nom de Dieu (qiddoush ha-Shem) ne relève nullement d’un culte de la mort, mais de la fidélité au service divin, même lorsque celui-ci exige le sacrifice de sa propre vie.

Cette question a d’ailleurs opposé deux des plus grands penseurs du judaïsme médiéval. Nahmanide voyait dans le martyre pour la sanctification du Nom une forme d’élévation spirituelle et d’union avec Dieu. Maïmonide, au contraire, soutenait que celui qui se laisse tuer alors que la loi ne l’y oblige pas est responsable d’avoir inutilement versé son propre sang.

Ze’ev Jabotinsky, pour sa part, défendait l’idéal d’une disposition au sacrifice lorsqu’il s’agissait de protéger la nation, mais refusait toute glorification de la mort héroïque en tant que telle. Pour lui, la mort n’était jamais un idéal ; elle constituait uniquement la conséquence tragique d’un combat dont le véritable objectif demeurait la vie souveraine d’un peuple libre. Dans Khirbet Khizeh, S. Yizhar adopte lui aussi une attitude profondément ambivalente à l’égard du culte de l’héroïsme. Il présente le sacrifice non comme un idéal romantique, mais comme une expérience tragique, révélatrice du prix humain et psychologique que toute guerre impose à ceux qui la vivent.

Au cours de la formation du christianisme, le martyre fut progressivement élevé au rang de valeur suprême de la foi et proposé comme modèle exemplaire face aux persécutions. L’un des Pères de l’Église, Tertullien, affirmait que « le sang des martyrs est la semence de l’Église ». Autrement dit, c’est précisément le sacrifice de ces croyants qui aurait assuré l’expansion du christianisme. Durant tout le Moyen Âge, les récits des martyrs occupèrent une place centrale dans la piété chrétienne. Leurs tombeaux devinrent des lieux de pèlerinage, leurs vies furent célébrées dans les sermons et ils furent progressivement élevés au rang de saints. Ils n’étaient plus seulement considérés comme des victimes de la persécution, mais comme des figures dont l’existence et la mort incarnaient la perfection de la foi.

Ces récits contribuèrent à façonner une identité chrétienne selon laquelle le croyant authentique devait préférer la mort au reniement de sa foi. Le modèle suprême du martyre demeurait naturellement la Passion du Christ sur la croix. L’Église catholique développa ainsi une véritable culture de la martyrologie, fondée sur la canonisation des martyrs et le culte des saints.

Les recherches historiques contemporaines invitent toutefois à nuancer cette représentation. Plusieurs spécialistes estiment aujourd’hui que le récit traditionnel des persécutions massives subies par les premiers chrétiens repose davantage sur des traditions élaborées ultérieurement que sur des preuves historiques solides.

à propos de l'auteur
Yigal Bin-Nun. Historien. Chercheur à l'Université de Tel-Aviv à l'Institut Cohen pour l'histoire et la philosophie des sciences et des idées. Il est titulaire de deux doctorats obtenus avec mention à Paris VIII et à EPHE. L'un portant sur l'historiographie des textes de la Bible et l’aure sur l’histoire contemporaine. Il se spécialise en art contemporain, à la performance art, à l'inter-art et à la danse postmoderne. Il a publié deux livres, dont le best-seller Une brève histoire de Yahweh. Son nouvel ouvrage, Quand nous sommes devenus juifs, remet en question certains faits fondamentaux sur la naissance des religions.
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