Le retour inattendu de Bashar Al-Assad

Al-Assad effectuant une visite officielle de cinq jours en Inde, le vendredi 20 juin 2008. (Photo AP / Aijaz Rahi)
Al-Assad effectuant une visite officielle de cinq jours en Inde, le vendredi 20 juin 2008. (Photo AP / Aijaz Rahi)

La décision planifiée ou non du Président Trump d’évacuer les troupes américaines de Syrie a donné le feu vert au Président Erdogan pour une offensive militaire en sol syrien. Mais avec le retour en scène imprévue des forces de Bachar Al-Assad dans l’équation, elle a des retombées plus larges pour toute la région et au-delà.

Le but annoncé de l’opération turque « printemps de paix »(?) était apparemment de créer une zone tampon pour protéger contre le « terrorisme » kurde et y reloger les syriens réfugiés en Turquie. Mais il y avait sans doute aussi un calcul de politique intérieure. S’en prendre aux kurdes, une vieille obsession de Erdogan, lui permettait de redorer son image. Avec une situation économique se détériorant et une opposition qui reprend du poil de la bête avec la prise de la mairie d’Istanbul il devait trouver quelque chose.

Pour ce genre de leader, la recherche d’un ennemi, imaginaire ou réel est la recette habituelle. Il devait aussi vouloir occuper son armée afin qu’elle ressert les rangs malgré les purges.

Après le départ des forces syriennes de la région kurde en 2012, dans la foulée de la guerre civile, le nouveau pouvoir local en avait profité pour accroître le territoire qu’il contrôlait, et ce au dépend des populations arabes. Il était devenu aussi un allié occidental dans la lutte contre Daesh.

Parallèlement les kurdes mettaient en place leurs propres institutions économiques, politiques, culturelles. Ils rêvaient d’une région autonome kurde sinon d’un pays. Le scénario avait même flotté d’un Kurdistan regroupant les kurdes de tout le Moyen-Orient.

Mais c’était ne pas compter sur un appel téléphonique entre chefs d’Etats en difficulté politique, en octobre 2019…

Bachar Al- Assad a su rapidement tirer profit de la nouvelle situation créée par le vide américain et le retournement d’alliance du leadership kurde. Ce dernier n’avait pas vraiment d’autres options pour faire face à la menace turque. Damas n’a pas pris beaucoup de temps pour envoyer ses troupes dans la région.

Il est par ailleurs peu probable que l’armée syrienne confronte celle des turcs, bien plus forte et mieux équipée.

Les relations entre les kurdes et les régimes baathistes à Damas ont toujours été complexes. Les Assad, père et fils, craignaient les aspirations kurdes à la reconnaissance. L’enseignement du kurde dans les écoles était interdit ainsi qu’au travail. Ils ne pouvaient devenir citoyens à part entière. Mais en même temps c’était là qu’on trouvait une grande partie des champs pétroliers et gaziers, le régime devait donc coopter des représentants kurdes au parlement et même à une certaine époque dans l’armée.

Ayant moi-même parcouru cette région dans les années ’90, elle ne se différenciait pas du reste de la Syrie. Même statues géantes du leader nous accueillant à l’entrée des villes et villages kurdes….

Suite au départ des troupes américaine, certains politiciens démocrates ou républicains à Washington ont critiqué le président Trump pour le danger de voir Daesh revenir en force. A mon avis le retour de l’autorité syrienne en pays kurde est un développement bien plus important. Et c’est Moscou et dans une moindre mesure Téhéran qui en bénéficieront en bout de ligne.

Washington a depuis annoncé des mesures économiques contre la Turquie et les Etats membres de l’UE se sont engagés à « adopter des positions nationales fermes » concernant leur politique d’exportation d’armements vers la Turquie. Le fait que la Turquie soit membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a été avancé comme argument par le Royaume-Uni pour refuser l’embargo.

Mais ces pays sont désormais hors circuit dans ce dossier. Poutine et Erdogan s’entendent comme larrons en foire. Moscou ayant même équipé en matériel sophistiqué l’armée turque, malgré l’opposition américaine. Le dirigeant russe est sûrement heureux de pouvoir diviser l’OTAN à nouveau.

On peut prévoir qu’une fois la reprise complète par la Syrie de la région kurde, on assistera à un retrait négocié turc. Par l’intermédiaire des russes. On devrait retourner aux frontières originales et à la situation d’avant le chaos syrien. Cette nouvelle donne devrait permettre à un éventuel retour des réfugiés syriens de la Turquie.

Du moins c’est sans doute le scénario envisagé. Mais il y a beaucoup d’impondérables….

Les grands perdants de ces événements sont à première vue les kurdes, mais on ignore le contenu du « deal » avec Assad. Ce dernier aura peut-être dû faire des concessions mais c’est peu probable, vu la panique des dirigeants kurdes, et il vendra chèrement son « aide » à leur égard. Les prochains mois seront révélateurs car le régime a besoin du pétrole et du gaz de cette région.

Au plan international l’administration américaine payera un prix élevé découlant de cette politique incohérente et impulsive du président Trump.

Quel chef d’Etat osera désormais se fier sur Washington pour protéger son pays ? Et quel allié lui fera confiance ?

Beaucoup de pots cassés en une semaine !

à propos de l'auteur
François LaRochelle est un ancien diplomate canadien. Juriste de formation, il a été en poste notamment en Egypte (deux fois) en Syrie et Liban ainsi qu’à Vienne (OSCE) et Bruxelles. A la retraite à Montréal, il y fait du bénévolat auprès de diverses organisations. Il blogue et contribue à diverses publications.
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