Le prix de l’arrogance

Des travailleurs indépendants des secteurs de l'hôtellerie, du tourisme et des arts manifestent sur la place Rabin à Tel Aviv, appelant au soutien financier du gouvernement israélien le 11 juillet 2020. Photo de Miriam Alster / Flash90
Des travailleurs indépendants des secteurs de l'hôtellerie, du tourisme et des arts manifestent sur la place Rabin à Tel Aviv, appelant au soutien financier du gouvernement israélien le 11 juillet 2020. Photo de Miriam Alster / Flash90

Mieke Rutte-Dilling, 96 ans, pensionnaire d’une maison de retraite à La Haye (Pays-Bas), est décédée le 13 mai dernier. Sa mort n’est pas liée au Covid-19, mais elle est morte seule, son fils n’ayant pas pu lui rendre visite pendant les dernières semaines de sa vie, en vertu de mesures prises par le gouvernement hollandais le 20 mars, pour enrayer l’épidémie.

Mark Rutte est le Premier ministre des Pays-Bas depuis octobre 2010. Il est le fils de Mieke Rutte-Dilling. Je n’ai pas la moindre idée de la manière dont il gère son pays, mais une chose est claire : il a été le premier à suivre les instructions de son propre gouvernement, à un prix personnel très élevé, qui le poursuivra probablement jusqu’à son dernier jour.

Son sens des responsabilités, l’obligation qu’il a ressentie de donner l’exemple à tous ses administrés, ont fait qu’il n’a pas cherché à enfreindre les règles qu’il avait lui-même fixées pour tous les Hollandais. Il connaissait portant sûrement les conditions de sa mère, et savait que le temps jouait contre elle, contre lui. Et pourtant, il s’est comporté en vrai leader, en chef de bataille, en commandant au front devant l’urgence meurtrière.

La recrudescence de l’épidémie depuis deux semaines ici, en Israël, fait craindre que, comme le disent certains specialistes, on en a « perdu le contrôle ». Les mêmes qui se pavanaient au vu des résultats acceptables de la première vague de l’épidémie ont aujourd’hui des têtes d’enterrement. Pour un peu, on se frapperait la poitrine, on déchirerait ses vêtements, on s’arracherait les cheveux… On s’interroge : comment est-ce possible ? Comment avons-nous fini sur la liste rouge de l’Union Européenne, sans pouvoir accuser quiconque de nous être systématiquement hostile ?

Aucune malédiction pourtant ne pèse sur Israël, sinon celle de l’arrogance de ses gouvernants.

Rappelons-nous : dans les premières semaines de l’épidémie, tous les soirs, à 20:00 presque tapantes, Benyamin Netanyahou, comprenant l’immense potentiel politique et médiatique de la crise, s’accaparait les grandes chaînes de la télévision pour s’adresser à ses sujets. Endossant les habits du « Père de la Nation », de sa voix grave bien assurée, il nous disait en substance: « Je suis là, je vous protège, n’ayez crainte« .

Les résultats de l’époque étaient en effet tout au crédit d’Israël, qui avait pour lui trois avantages : la rapide et louable réaction du gouvernement avec la fermeture presqu’immédiate des frontières et de l’espace aérien; une population habituée à réagir au quart de tour dans des situations d’urgence; une population beaucoup plus jeune aussi en moyenne qu’en Europe.

Au fil du temps, l’euphorie s’installa. En avril dernier, Netanyahou affirma qu’Israël était devenu un « modèle » pour la lutte contre l’épidémie. Déjà à l’époque, ces fanfaronnades n’avaient pas de sens : la Grèce et Chypre, par exemple, comptaient la moitié de décès par million d’habitants par rapport à Israël, mais leurs Premiers ministres ne roulaient pas des mécaniques pour autant.

Toute la première vague donna lieu à un incessant one-man-show « bibiesque »; la cote de popularité du Premier ministre frisa des records, les rares voix discordantes dénonçant l’inertie du gouvernement et le manque de préparation devant l’inéluctable « deuxième vague » furent qualifiées de rabat-joie et pratiquement réduites au silence.

Puis ce fut Pessah. Euphoriques devant les résultats de la première vague, le Premier ministre, le Président Rivlin et le ministre de la Santé Yaakov Litzman lui-même (!) allaient enfreindre les règles de confinement imposées aux Israéliens, en accueillant des membres de leur famille au seder ou en priant dans un lieu sans restrictions de distance (Litzman, qui contracta d’ailleurs le virus). Les faits révélés, le Président eut au moins la pudeur de s’excuser. Benyamin Netanyahou est au-dessus de ça, de quoi devrait-il s’excuser puisqu’il est le Père de la Nation ?

Et puis, vint le 26 mai. Dédaignant les mises en garde de nombreux spécialistes, Netanyahou apparut devant les caméras en bienfaiteur du peuple, tout sourire : fin du confinement, on rouvre tout ou presque, « [allez] boire un café, une bière, avant tout faites la vie » (expression hébraïque, « taassou ‘haïm« , en gros « profitez à fond »). Alors les Israéliens se ruèrent à « faire la vie », en effet, et on vit les rues, bars et lieux publics pleins de personnes sans masques, ne respectant aucune norme de distance, tout reconnaissants au Grand Leader qui avait vaincu le dragon, conjuré la menace, sauvé la Patrie.

Nous payons aujourd’hui le prix, très élevé, de cette arrogance au sommet, avec de plus en plus de maladies graves, de mises sous appareils respiratoires et une crise sociale qui risque d’ébranler, qui ébranle déjà, les fondements même du pays. Tout à leur autosatisfaction et à leurs congratulations réciproques, les ministres concernés, à commencer par le Premier d’entre eux, n’ont rien préparé pour l’avenir au moment où l’épidémie semblait jugulée.

Un cafouillage monstre caractérise le mécanisme des aides de l’Etat aux indépendants et aux salariés; aucun plan national de formation professionnelle n’a été mis en place pour aider ceux des 850.000 chômeurs à se reconvertir, car il est clair que très nombreux parmi eux sont ceux qui ne retrouveront pas de travail dans leur occupation précédente; personne ne sait comment se déroulera la rentrée scolaire dans six semaines. Un parfum d’anarchie flotte sur tout le pays, une sensation de dérive;  en bref, y a-t-il quelqu’un au volant ?

Comme l’écrit Sima Kadmon dans « Yediot A’haronot » (10/7), les soirées-Bibi avec « moi et moi et moi » sont bien révolues ; à présent, tout le monde est coupable, les fonctionnaires des Finances qui ne travaillent pas assez vite, le public qui se comporte de manière irresponsable, enfin tout le monde sauf Binyamin Netanyahou, hier encore Grand Timonier infaillible.

Si au moins nos dirigeants pouvaient apprendre cette situation nouvelle un peu de modestie, d’humilité, une autre manière de gérer les choses, la nécessité de voir quelques pas en avant, de planifier, de remplir les tiroirs de plans de travail pour d’eventuelles crises futures, qui viendront, si au moins… Mais là aussi, pardonnez mon pessimisme: aucune leçon ne sera apprise, aucun enseignement tiré. Ne sommes-nous pas les meilleurs en tout, toujours ?

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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