Le président tunisien est un cas désespéré

Kaïs Saïed - CC-BY-3.0
Kaïs Saïed - CC-BY-3.0

La recette était connue depuis longtemps dans les pays arabes, quand cela ne va pas politiquement à l’intérieur ou que l’économie chancelle alors on fait appel à Israël. Depuis longtemps cette solution était devenue obsolète mais il existe un président arabe qui veut recourir à cette facilité anachronique des années 1960. Le Tunisien Kaïs Saïed, qui vient d’être élu, est aux abois car son bilan laisse à désirer. Alors il a appelé au secours Israël pour détourner l’attention sur ses échecs.

Cent jours se sont écoulés depuis son élection. Il est certes trop tôt pour tirer un bilan sur ses performances mais le chemin est bordé de difficultés. Dans son discours d’investiture, le 23 octobre 2019, Kaïs Saïed s’était positionné en garant de l’esprit de la Révolution afin de réaliser les aspirations des Tunisiens à la recherche de « liberté, de dignité et de justice sociale ». Des mots, rien que des mots sans fondement et sans suite concrète. Bien qu’il ait annoncé qu’il n’avait pas « le droit de décevoir ces attentes », son bilan est un échec total ce qui a rendu muets les services de communication de la présidence de la République.

Les journalistes en sont à puiser à l’étranger les informations qui concernent leur propre pays. En fait, il semble qu’il n’était pas préparé à cette fonction et qu’il a été surpris lui-même. Il fait preuve d’une totale inaction en politique étrangère qui est pourtant son domaine de prédilection. Il n’a pas bougé du pays mais il a été contraint d’effectuer sa première visite à l’étranger, plus précisément au sultanat d’Oman, le 12 janvier dernier, afin de présenter les condoléances de la Tunisie suite au décès du sultan Kabous Ben Saïd.

Il n’a reçu aucune personnalité étrangère à l’exception du Libyen Fayez El Sarraj, président du Conseil présidentiel du gouvernement d’Union nationale reconnu par l’ONU pour favoriser une solution à la crise libyenne.

En revanche il a été contraint de recevoir le président turc Recep Tayyip Erdoğan qui s’est rendu en Tunisie, le 25 décembre 2019, dans le cadre d’une visite non annoncée, voire imposée. Cela démontrait un véritable parti pris en faveur d’El Sarraj au détriment de celui du Maréchal Khalifa Haftar, annonçant ainsi un alignement alors que, depuis son indépendance, la tradition tunisienne se targuait d’une neutralité positive et d’une non-ingérence dans les affaires internes des autres nations. La visite d’Erdogan traduit l’ambiguïté de la position tunisienne dans le conflit libyen. Dans l’état actuel, la Tunisie devrait au contraire éviter de se mettre en difficulté.

Pire, la Tunisie a refusé l’invitation de la chancelière allemande, Angela Merkel, de se rendre à la conférence de Berlin consacrée à la crise en Libye. On ignore les raisons de ce refus mais la Tunisie s’est expliquée en prétendant qu’elle n’était pas encore prête pour cette conférence. Kaïs Saïed n’est pas à sa première tentative de justifier maladroitement sur ses choix à la tête du pays : « Je suis en train de travailler en silence en vue de réaliser les revendications des Tunisiens. Je ne souhaite pas parler de mes accomplissements jusqu’à ce qu’ils se concrétisent ». Pour lui, il met sa stagnation en politique sur le compte de « complot, de manœuvres, d’oppression, de bourreaux et de tortionnaires » confirmant en fait qu’il est dépassé et vulnérable face à des blocages qui relèvent de sa responsabilité.

C’est alors qu’Israël vient à son secours pour éviter qu’on ne se penche trop sur son bilan négatif. Le président tunisien, Kaïs Saïed, vient de déclarer que « l’accord du siècle est un siècle sombre et une grande trahison, pas une normalisation. La situation normale est l’élimination de l’entité sioniste. La culture de la défaite a contribué à la soumission du système arabe à de telles négociations. La Palestine n’est pas un déchet pour faire l’objet d’un accord ». De quoi je me mêle ? Il se mêle d’Israël alors qu’il a du mal à constituer un gouvernement depuis son élection et qu’il risque de ne pas échapper à la banqueroute.

Il avait trouvé trop modérée la déclaration du ministère tunisien des Affaires étrangères qui avait exprimé « sa vive préoccupation face à l’initiative de l’administration américaine de régler la question palestinienne ». Alors, il a tenu à s’ingérer lui-même dans les affaires du Proche-Orient en affirmant « les droits inaliénables et indivisibles du peuple palestinien à déterminer son destin et à établir un État indépendant sur ses terres avec Al-Quds Al-Sharif comme capitale. La Tunisie a réitéré la nécessité de ne pas porter atteinte au statut juridique et historique de la ville de Jérusalem conformément aux résolutions pertinentes des Nations Unies, exprimant sa position permanente auprès du peuple palestinien afin de restaurer ses droits légitimes, et son soutien à toutes les initiatives visant à reprendre le chemin de la paix sur la base des décisions de légitimité internationale et sur la base du droit du peuple Palestinien sur sa terre ».

Le Parlement tunisien, à majorité islamiste, ne pouvait pas faire autrement que de remettre une couche en exprimant : « son rejet absolu de l’attaque flagrante contre les Palestiniens et contre une partie sacrée de la nation arabe et islamique », et en déclarant « sa solidarité avec le peuple palestinien en créant un État indépendant, avec Jérusalem comme capitale éternelle ». Il a appelé « les parlements arabes et islamiques, les parlements des pays amis qui soutiennent la droite palestinienne, et les parlements régionaux et internationaux à condamner ce comportement hostile envers une cause juste humaine et civilisée ».

Mais comme ces prises de position contre Israël ne suffisent pas, Kaïs Saïed a demandé qu’une enquête soit diligentée à propos de la participation d’un athlète israélien à un tournoi à Tunis. Il a interpellé la ministre de la Jeunesse et des Sports, Sonia Ben Cheikh, qui a fait preuve d’ouverture d’esprit en autorisant la participation d’un athlète binational à un tournoi de tennis à Tunis. Mais Saïed lui a réitéré son refus de toute forme de normalisation avec « l’entité sioniste à n’importe quel niveau ». Il a demandé à la ministre de mener une enquête et de prendre les mesures nécessaires à l’encontre de ceux dont la responsabilité sera avérée dans cette affaire.

Ce tournoi international a été organisé sous la responsabilité de la fédération tunisienne de tennis, et l’athlète en question s’y est inscrit en tant que français, muni d’une licence française. D’ailleurs, il a débarqué en Tunisie avec son passeport français mais les Tunisiens se sont rendu compte qu’il détenait aussi la nationalité israélienne.

Le président Saïed poursuit de sa vindicte tout ce qui est israélien et a exprimé sa volonté de ne faire aucune exception en boycottant tous les athlètes israéliens sans se rendre compte qu’au bout de cette décision, les athlètes et le sport tunisiens se trouvent lourdement pénalisés par les instances sportives internationales. Le président tunisien est vraiment un cas désespéré. Il fait tout pour que la Tunisie sombre dans l’oubli.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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