Le piège de la personnalisation
Pourquoi changer les dirigeants israéliens ne changerait peut-être pas Israël.
Depuis quelques mois, on note, sur diverses plateformes médiatiques et au sein de diverses instances politiques européennes, un discours récurrent : la situation en Israël serait principalement imputable à ses dirigeants actuels. Un changement à la tête du gouvernement pourrait contribuer à atténuer les frictions et à rétablir la communication avec les alliés occidentaux.
Cette hypothèse mérite d’être discutée.
Non pas parce que les dirigeants ne comptent pas. En démocratie, ils fixent les priorités et prennent les décisions. Mais croire qu’une alternance suffirait à transformer profondément Israël revient à ne voir que le sommet de l’iceberg.
Depuis le 7 octobre 2023, Israël n’est plus exactement le même pays.
Le massacre perpétré par le Hamas n’a pas seulement provoqué une guerre. Il a bouleversé une représentation collective. Une grande partie de la population a vu s’effondrer la confiance dans les dispositifs de sécurité, l’idée que la dissuasion suffisait à contenir les menaces et l’espoir qu’un équilibre durable pouvait s’installer.
En géopolitique, certains événements modifient un gouvernement. D’autres transforment une nation. Le 7-Octobre appartient à cette seconde catégorie.
Le 11 septembre 2001 aux États-Unis et l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 pour l’Europe illustrent comment un événement historique peut transformer de manière significative la perception de la sécurité. Les gouvernements se modifient plus rapidement que les entreprises.
C’est ce qu’il faut observer en Israël. Les dirigeants influencent l’opinion publique, mais ils en dépendent aussi. Lorsqu’un traumatisme collectif modifie une population, leurs marges de manœuvre se réduisent. Un gouvernement qui l’ignorerait risquerait de perdre sa légitimité.
La politique israélienne ne dépend donc pas uniquement des convictions personnelles de ses dirigeants. Elle reflète aussi une société qui, depuis le 7-Octobre, accorde une place plus centrale à la sécurité nationale.
En Europe, Israël est devenu un sujet de politique intérieure. Les débats sur Gaza, le droit international ou les ventes d’armes occupent une place croissante dans les campagnes électorales. Pour simplifier un sujet complexe, il devient plus facile d’expliquer les tensions par la personnalité d’un Premier ministre que par la transformation d’une société confrontée à un choc historique.
Cette lecture présente deux limites.
La première sous-estime le poids de la mémoire collective. Robert Jervis (politologue américain) a montré combien les perceptions et les traumatismes influencent les décisions stratégiques. Les dirigeants ne raisonnent jamais dans un vide historique.
La seconde est de confondre alternance politique et changement stratégique. Une alternance peut modifier le style diplomatique, la relation avec certains alliés ou le rythme des négociations. Elle ne transforme pas nécessairement les intérêts fondamentaux d’un État ni sa perception des menaces.
Après le 7-Octobre, la perception israélienne de la vulnérabilité a changé. Tant qu’elle demeurera, les priorités resteront orientées vers la prévention d’un nouveau traumatisme.
Cela ne signifie pas que la société israélienne soit devenue homogène. Les débats restent nombreux : conduite de la guerre, avenir de Gaza, rôle des institutions, relations avec Washington ou responsabilités politiques. Mais ils se déroulent désormais dans un cadre différent : celui d’une société qui considère que sa sécurité ne peut plus être pensée comme avant.
Pour les Européens, l’enjeu est donc moins de savoir qui dirigera Israël demain que de comprendre dans quel pays gouvernera ce futur dirigeant.
Depuis le 7-Octobre, il est possible que ce ne soient plus seulement les réponses qui divergent, mais les diagnostics eux-mêmes.
Une fraction des dirigeants européens persiste à évaluer Israël en fonction des catégories antérieures au 7-Octobre : reprise du processus politique, renaissance de la diplomatie et changement de majorité. En revanche, une portion significative de la société israélienne estime que la priorité suprême doit être de prévenir la récurrence d’un tel traumatisme, même si cela coûte des décisions qualifiées d’excessives en Europe.
Tout le monde assiste au même événement, mais les leçons qu’ils en tirent sont différentes.
C’est là que se creuse un fossé stratégique. L’Europe pense souvent que le problème réside dans les dirigeants israéliens. Une partie croissante des Israéliens estime au contraire que l’Europe ne mesure plus la réalité des menaces. L’une cherche d’abord une solution politique ; l’autre, une garantie de sécurité.
Le véritable défi ne sera pas seulement de reconstruire une relation diplomatique entre l’Europe et Israël, mais une compréhension mutuelle.
Car une alliance ne s’affaiblit pas seulement lorsque les intérêts divergent. Elle s’affaiblit aussi lorsque les partenaires cessent de voir le monde à travers des références communes.
Et c’est peut-être cette évolution, silencieuse mais profonde, qui constitue aujourd’hui le véritable tournant géopolitique.

