Le paysage politique israélien, un véritable champ de ruines…

Bulletins de vote nouvellement imprimés à l'imprimerie Palphot de Karnei Shomron, en préparation des élections, le 28 août 2019. Photo : Flash90
Bulletins de vote nouvellement imprimés à l'imprimerie Palphot de Karnei Shomron, en préparation des élections, le 28 août 2019. Photo : Flash90

La nécessité d’intervenir dans le cadre de ces élections israéliennes s’est fait sentir lorsque je me suis trouvé dans l’incapacité de répondre à une question, apparemment simple, qui m’a été posée ; en l’occurrence, celle-ci : mais qui a donc remporté les élections législatives israélienne ? J’ai été tenté de répondre : personne !

Toutes ces dépenses, toute cette énergie, toutes ces tensions à l’échelle d’un pays dans son entièreté, pour rien, en pure perte, pour arriver à un résultat qui n’en est pas un –puisqu’il n’a pas contribué à dégager une majorité claire, avec un parti au pouvoir et un parti d’opposition.

Certes, on rétorquera que le système politique en Israël est à nul autre pareil, que tous les gouvernements depuis la création de l’état, ont été des coalitions, que la distance entre les laïcs et les orthodoxes existe depuis toujours, etc… Certains vont même jusqu’à dire que les événements les plus inattendus, les plus invraisemblables, ne le sont guère dans ce pays. Ce qui n’arrive nulle part peut se produire dans l’Etat hébreu… Ce n’est pas un Etat comme les autres.

J’avoue que de telles explications ne me satisfont guère, bien qu’elles aient été proposées par des commentateurs avisés de la vie politique israélienne. Pour ma part, je ne peux pas accepter de tels raisonnements, même si je suis contraint de reconnaître une duplicité incroyable des hommes politiques d’Israël, et notamment de celui qui n’a pas hésité à former ce blocage incroyable, paralysant tout un pays et lui imposant une crise politique inédite à ce jour…

Quand on parle de l’Etat d’Israël, je suis rarement absolument objectif car ce n’est pas un simple sujet académique ou philosophique que je traite, mais c’est l’état des Juifs, du peuple d’Israël qui a attendu plus de deux millénaires pour s’établir chez lui, sur sa terre, conformément à la Promesse et à la réalisation de ce grand rêve du sionisme. En gros, nous n’arrivons pas à mettre de côté cette idéalisation de l’Etat juif qui nous contraint à être sévères et à ne pas accepter que cet état ne soit pas proche de la perfection…

Mais il faut bien reconnaître que la perfection, on en est bien loi, voire très, très loin ! Paralyser tout un pays pendant des mois, un pays dont la survie est menacée par des voisins fanatisés, avec un tel résultat, relève d’une irresponsabilité absolue.

Il m’est difficile de reconnaître que cet Etat, dont la survie relève du miracle, est un Etat comme tous les autres, que sa classe politique n’est pas toujours respectueuse de l’éthique juive, une éthique qui a fait à toute l’humanité l’apostolat du monothéisme et du messianisme. En une phrase,  qui a éduqué l’humanité au plan éthique et lui a montré que la vie sur terre avait un sens, que l’homme n’est pas seul, que le nihilisme n’est pas inévitable, bref que la vertu l’emportait toujours sur le vice.

Suis-je excessivement sévère en disant que ceux qui dirigent cet Etat depuis bien des décennies sont très loin de ces idéaux ? Je ne vais pas m’en référer à Jean-Jacques Rousseau ni à Voltaire qui se sont pourtant penchés sur cette question politique au XVIIIe siècle. Je vais plutôt renvoyer ceux qui le veulent bien à la philosophie politique de Hegel, une philosophie à laquelle Franz Rosenzweig a consacré sa thèse de doctorat.

Et justement, puisque nous évoquons l’auteur de l’Etoile de la rédemption (Berlin, 1921), il faut rappeler que sans être contre le sionisme en tant que tel, il redoutait que les juifs aient un état comme les autres nations, au motif que les états finissent toujours par se faire la guerre… Il est vrai que Rosenzweig a été enrôlé durant la Grande Guerre et qu’il en a gardé un affreux souvenir.

Si les élections israéliennes ont donné les résultats que nous savons, c’est aussi parce que le statut de la religion ne pouvait plus se satisfaire de demi mesures, visant à ménager la chèvre et le chou… Alors, qui a raison ? Ceux qui réclament une moindre emprise religieuse sur la vie économique et sociale ou bien ceux qui luttent pour l’attitude contraire, à savoir qui pensent que l’identité juive est nécessairement confessionnelle et qu’Israël est un Etat juif ?

C’est là le cœur du sujet et je ne vois personne qui puisse trancher ce noeud gordien. Peut-on recourir encore une fois à la procrastination, remettant à demain ou à après-demain ce qu’il eût fallu faire depuis des années ? Les torts sont largement partagés : les religieux qui se parent des plumes du paon ne donnent pas toujours l’exemple ; il suffit de voir les critiques des citoyens à l’encontre de la rabbanout…

J’ai récemment demandé à un patron de restaurant cacher de Netanya s’il serait ouvert durant la fête de Pessah. Cet homme, originaire du Maroc et plutôt attaché à une tradition juive raisonnable, m’a répondu que la rabbanout était impossible et qu’il renonçait à ouvrir son restaurant, tant leurs exigences rituelles et financières étaient exorbitantes. Et je ne parle pas des lettres de répudiation (guét) qui soulèvent l’indignation des personnes concernées et saccagent aussi la vie de certaines femmes (agounot)

Mais cela ne résout pas le fond du problème : comment faire pour que le peuple d’Israël ne soit pas membre d’innombrables amphictyonies où chaque tribu adore Dieu de différentes façons, chacune selon son bon plaisir… C’est le danger tribal qui menace cet Etat.

Il faudra définir de manière originelle l’essence du judaïsme, la place qu’y occupent les interdits de toutes sortes, sans oublier qu’en dépit de tous leurs défauts et de toutes leurs fautes, les religieux ont tout de même contribué à la préservation de la religion juive et de son incomparable héritage spirituel…

Que des gens veuillent aller se baigner le samedi ne me choque guère, mais que les règles du chabbat soient toutes mises sous le boisseau de manière systématique, n’est pas bon. La même chose vaut du respect des interdits alimentaires à partir du moment où chaque client sait où il va et à qui il a affaire. Ce ne sera pas facile mais il faudra faire des concessions…

Une dernière chose : si les partis religieux ne changent pas, s’ils ne consentent toujours pas à vivre avec leur temps, c’est l’échec garanti… En fait, ce qui leur manque parfois, c’est une cacherout mentale.

Associer le rite à la vertu. Il ne suffit pas de pratiquer les mitswot, encore faut-il en préserver fidèlement l’esprit.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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