Le Parti travailliste en voie de disparition

C’est le 31 décembre 2018 qu’Avi Gabbay, président du Parti travailliste (Avoda), a décidé dans le plus grand secret d’offrir au public israélien un spectacle unique : un suicide en direct. En liquidant le Camp sioniste, cette alliance formée entre Avoda et Ha Tnoua (Le Mouvement) de Tsipi Livni, le leader travailliste faisait le pari de retrouver aux yeux de ses militants et de ses électeurs une identité propre et une aura. Mais la réaction des fidèles du Parti travailliste (il en reste) n’a pas été celle qu’il attendait.

Tout au contraire, des militants ont fait savoir qu’ils quittaient le Parti, et nombre de ses électeurs le fuient au profit d’autres formations (en particulier Résilience pour Israël, Hossen LeYisrael, de Benny Gantz). Désormais crédité de moins de 10 sièges (le Camp sioniste en avait obtenu 24 en 2015), le Parti travailliste pourrait même, dans le pire des scénarios, ne pas dépasser le seuil de représentativité (3,25 % soit 4 sièges) si l’on en croit l’un de ses dirigeants, Eitan Cabel, qui mène la fronde contre son président.

C’est peut-être là l’erreur : le principal problème du Parti travailliste n’est pas celui de son leadership. Au cours des 10 dernières années se sont succédées à sa tête des personnalités talentueuses (Ehud Barak, Shelly Yachimovich, Itzhak Herzog et Avi Gabbay) qui de surcroît bénéficiaient de la légitimité conférée par un vote des militants. Le problème du Parti travailliste est d’abord un problème d’identité.

Sur les deux thèmes essentiels où il devrait se distinguer, Avoda ne présente pas d’offres alternatives à celles de la droite israélienne.

Sur les questions économiques et sociales, comme les autres les partis sociaux-démocrates dans le monde, face à la déferlante ultra-libérale, il n’a pas su proposer les réformes qui permettraient à l’Etat-providence de s’adapter aux contraintes de la mondialisation.

Sur les questions de sécurité et de paix, on serait bien en peine de trouver une ligne claire : le Parti travailliste n’emploie plus guère le terme d’« occupation » et réagit faiblement à l’extension de la présence israélienne en Cisjordanie.

Craignant de heurter les craintes du public en matière de sécurité, le Parti travailliste laisse à son concurrent à gauche, Meretz, le monopole de la dénonciation de l’annexion rampante en cours au-delà de la Ligne verte. Las ! le silence des agneaux n’est pas payant sur le plan électoral.

Après avoir perdu les voix populaires du public traditionnaliste, et sans jamais avoir conquis celle des religieux, le Parti travailliste se voit réduit à gérer un électorat vieillissant : celui de la bourgeoisie laïque habitant les beaux quartiers des grandes villes. On impute à Avi Gabbay le risque de disparition du parti qui avait fondé l’Etat d’Israël. On oublie de dire que ce vieux parti, incapable de se renouveler, avait commencé depuis longtemps sa descente aux enfers. Affaibli et divisé, il est désormais en état de mort clinique.

About the Author
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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