Le Musée de mon père : Lettre à Gaston

© Stocklib
© Stocklib

Partie 2. (Un texte à lire avec l’accent de Marseille.) 

Cher, cher, cher Gaston.
Il faut que je te raconte.

Après notre conversation de l’autre jour, tu sais, quand tu m’as raconté les cacahuètes, j’ai arrêté le vélo sur le bas-côté de la route après avoir raccroché. J’avais carrément peur de trop bouger la tête pour ne pas déplacer les images. Je me suis dit qu’il fallait que je prenne des notes, là, tout de suite, pour me souvenir de tout ce que tu m’avais dit et j’ai sorti ma trousse de mon sac.

Je me suis calée sur le guidon et j’ai commencé par écrire l’horaire du train, parce que ça t’était venu tellement naturellement que c’était forcément le bon horaire.

Celui par lequel tu es parti avec mon grand-père pour rejoindre tes cousins cachés en Haute-Loire en août 43.

Tu m’as dit le 15 août, je crois, mais je ne suis pas certaine que ce soit le 15, enfin, je veux dire je ne suis pas certaine d’avoir bien entendu, bien retenu, j’étais si désespérément concentrée.

Vous avez donc pris avec Michon le train de 14h12 en gare de Marseille, le train s’est arrêté à Nîmes et il n’est jamais reparti. Vous avez été obligés de rentrer sur Marseille sans aller plus loin et le voyage de retour vous a pris 2 jours.
2 jours pour faire 100 km.

Je t’ai demandé, parce que tu racontais tout ça si tranquillement, si sereinement, je me souviens je t’ai dit, mais comment tu devais être déçu de ne pas rejoindre tes cousins…
« Eeeh ouais. »

J’ai eu l’image de Michon qui devait être si chagriné aussi de ne pouvoir rejoindre ses petits et qui devait faire bonne figure en tenant la main d’un garçonnet de 10 ans qui venait d’être séparé de son père et ne savait pas encore qu’il était déjà mort. Michon s’en doutait-il, lui ? A-t-il réussi, en cette circonstance, à faire le clown pour toi ?

Après la rafle de janvier, la famille avait fui, des fois qu’ils reviennent et vous vous étiez mis sous la protection de la Bonne mère. Enfin, tu ne l’as pas dit comme ça, mais des Marseillais qui s’installent près de Notre Dame de la Garde quand la situation dégénère, difficile de penser à autre chose.

Je ne comprenais pas bien pourquoi on ne t’avait pas caché à Lavoûte-Chilhac dès le début, toi aussi ?

Tu as été très étonné de la question, « mais c’est pour une raison très simple, moi, j’avais toujours ma mère. »

Evidemment. Mon grand-père venait de perdre sa femme, il travaillait, il ne pouvait pas garder ses enfants, c’est pour ça qu’il avait dû placer mon père et mes oncles et tantes. Toi, tu étais resté chez ta mère.

On en est arrivé à la fameuse histoire du paquet de cacahuètes.
C’était pendant les bombardements de Marseille, quand les alliés ont commencé à arriver. Vous êtes allés vous abriter dans les caves et vous avez trouvé ce fameux paquet de cacahuètes que vous avez mangées jusqu’à la fin. Et en toute fin de sac, « on a trouvé au fond un cadavre séché de souris ».

J’ai dit quelle horreur et tu m’as dit « ah non, ne crois pas, c’était propre, parce que c’étaient des cacahuètes avec leur coque, donc tout va bien, c’était propre. »
Tout va bien… Cette façon douce de nous protéger de notre histoire, cette élégance, toujours, quelles que soient les circonstances…

Avec derrière l’espiègle Marithé, qui ne surenchérissait pas du tout mais plutôt aidait, accompagnait.
Tu m’as parlé de ton père, un peu.
Ton père était sacristain, dis-tu, je crois qu’en hébreu on dit hazzan, il faut que je vérifie, de la synagogue Ozer Dalim.

D’ailleurs, as-tu ajouté, « format 50 par 70 », c’est le photographe, j’imagine, qui parlait, « il y a un grand tableau qui a été fait par mon père à la synagogue Ozer Dalim, je crois que c’est la transcription d’une prière. »

Il y a un tableau signé Jacques Mizrahi à la synagogue Ozer Dalim en bas ? Qui a été déplacé quand a été réalisé le mur des déportés ? Il faut que je trouve une bonne âme pour aller enquêter sur place et il faut que la bonne âme ait aussi un bon appareil photo.

J’ai finement remarqué, mais attends, la transcription d’une prière, ça veut dire que ton père savait bien lire alors ?
« Eeeh ouais. »
Donc s’il savait remarquablement lire et écrire, question, a-t-il eu le temps de t’apprendre un peu ?
Ben non, au moment où il allait commencer, les Allemands l’ont emporté et du coup il m’a jamais appris.
Blanc.

Que m’as-tu dit d’autre ?
Pour me redonner une contenance, je t’ai demandé si tu savais comment ton père et ta mère s’étaient rencontrés, quelle truffe, moi qui ne sais que ça.
Mais c’était si joli de t’entendre raconter encore l’histoire de cette femme qui avait un fils qui épousa un homme qui avait une fille. Ta mère et ton père.
« Eeeeh ouais. Chacun est venu avec un enfant. »

– Et qu’est devenu le fameux pharmacien que ta mère aimait en Turquie ?
– Quel pharmacien ?
– Mais tu sais bien, celui qui passait sous ses fenêtres, qui la faisait rêver.
– Eeeh non.
Et Marithé derrière, mais oui, le pharmacien.
– Ah, elle connait ma vie mieux que moi, celle ci.
Et Marithé qui ajoute, mais oui, le pharmacien, il voulait l’épouser.
– Ah oui ? Et pourquoi il ne l’a pas épousée ?
– Eh ben parce qu’elle est partie en France.
– Ah ben voilà.

Effectivement, elle était partie en France et elle avait épousé ton père.
On a parlé aussi de la Nonna, votre grand-mère commune à toi et à mon père. Cette héroïne romantique vieille et aveugle qui vivait chez ta mère et que la famille avait dû placer après la rafle parce qu’il n’était pas possible de l’entraîner dans la fuite.
Tout ce qu’on sait ensuite, c’est que mon grand-père alla toujours la voir et qu’il fut sa seule visite jusqu’à sa mort en 45.

Le seul côté un peu sympathique de tout ça serait peut-être de penser qu’au moins, dans son isolement, elle n’a pas su que son fils, son petit-fils (ton père et ton frère), sa fille (ma grand-mère), étaient morts, mais je n’en suis pas certaine.
Honnêtement, je ne suis pas certaine qu’elle n’ait pas su …
En même temps, ma grand-mère est morte après la rafle, elle a pu ne pas savoir.
Mon père m’a toujours dit qu’elle n’avait pas su.
Quel acte de bravoure de mon grand père s’il a réussi à aller voir sa belle mère sans jamais lui dire que sa fille était morte quand j’y pense.

C’est quand même quelque chose qui rassure, on se dit une mauvaise nouvelle qui n’a pas été donnée, c’est toujours ça de pris. Ça ne change rien à rien, quand les dés sont jetés et que les jeux sont faits. C’est juste un peu réconfortant de savoir que ce chagrin-là, elle ne l’a pas vécu.

Elle qui initia tant de bonheurs.
Mélodie, Samuel, Elisa.
Alice, Basile, Suzanne, Clara, Yohann, Virginie, Shay, Ethan, David, Michael, Emmanuelle, Eyal, Lisa, David, Benjamin, Mathilde, Rosalie, Sam, Lola, Tom, Emma, Amélie, Franck, Alice, Annie, Ruben, Julien, Virginie, Léa, Eugénie, Ayelet, Eyal, Ofer, Shay, Revital, Itay, Oded, Sivan, Eran, Tomer, Bar.
Mon Lucas, ma Pauline, ma Julie.

Tous les bonbons dont tu as copieusement arrosé tout ce petit monde, Tonton Gaston.

Quand j’ai bien tout écrit, je me suis remise en route.

à propos de l'auteur
Elle a fait de la radio, de la presse écrite, beaucoup de dessins et des chroniques d’audience en France. Depuis 10 ans en Israël, elle enseigne et a même fini par ouvrir une galerie d’art (ce pays rend fou). Plus concrètement, elle est surtout la mère dépassée de trois merveilles de gosses et réussit très bien le clafoutis, le crumble et le tiramisu.
Comments