Le Misrad Hapnim ou l’antre de l’enfer (partie 2)
La porte finit par recracher mon interlocuteur. Il traversa le purgatoire comme s’il était en promenade et se réinstalla pour m’annoncer gracieusement à quelle sauce il allait m’accommoder.
De grâce il n’y en eût point et d’accommodement non plus.
– C’est dommage, tu as tous les documents nécessaires mais il manque une apostille sur ton casier judiciaire. Tu as cinq jours pour l’obtenir. Sinon, tu dois retourner en France.
Je me concentrai pour pleurer mais les larmes ne voulaient pas sortir. Un mélange de colère et de nervosité qui aurait pu fissurer des atomes montait et menaçait de tout désintégrer sur son passage. Comme il était trop tard pour éteindre le feu, je pris ma tête dans mes mains en secouant les épaules pour faire bonne mesure. Mes paumes s’écrasaient sur mes yeux. Enfin, j’en récoltai quelques gouttes.
Je n’aimais pas ce genre de méthode qui manquait singulièrement de dignité mais je n’en voyais pas d’autre. J’appris plus tard que je n’étais pas la seule à penser à me rouler sur le sol en piquant une crise : cette idée se retrouvait chez beaucoup d’infortunés contraints de venir ici et tout le monde ne ressentait pas forcément le besoin de se forcer. Lutter contre l’absurde épuisait.
– Mais pourquoi tu pleures ?
Je continuais à sangloter de plus belle.
– Écoute arrête de pleurer, si tu continues je ne peux pas t’aider.
– Vous voulez me renvoyer chez moi en France…Mais c’est ici chez moi, c’est ici mon pays ! Ce n’est pas juste, vous dites aux gens de venir et vous les renvoyez !
– Mais arrête maintenant ça suffit !
Je me tenais prête à lui jouer une tragédie en trois actes et il le sentait. De nouveau, il finit par se lever, refit un tour derrière la fameuse porte du fond, puis m’invita à aller voir la personne qui siégeait dans ce bureau.
Je la connaissais déjà. C’était elle qui avait validé mon précédent visa. Naïvement, je croyais que la situation serait facilement réglée. Je lui montrai à sa demande la nouvelle copie intégrale de mon acte de naissance – identique à celle qu’elle avait déjà tamponnée et conservée depuis quelques mois. Elle l’examina avec circonspection.
– Ce n’est pas une vraie copie. Normalement le nom de la ville est en haut, au centre. On ne le voit même pas.
– Il est tout en bas de la page à l’avant-dernière ligne. Regardez. Ici. Vous avez déjà reçu le même papier quand vous m’avez accordé le visa précédent. La seule différence, c’est la date.
– De toute façon il te manque l’extrait de casier judiciaire. Tu crois que tu vas l’avoir dans cinq jours ?
– Bien sûr !
Elle ne savait pas que recevoir mes documents d’état civil avait constitué une aventure palpitante : ils s’étaient perdus en chemin, je dus en demander d’autres ; ils finirent par atterrir en Israël, mais firent un peu de tourisme avant d’arriver à Jérusalem : la plateforme d’envoi qui permettait de suivre leur trajet indiquait Tel Aviv, Beer Sheva, retour à Tel Aviv, puis enfin Jérusalem. Le périple prit un peu plus d’un mois en tout.
– D’accord. De toute façon, on va fermer pour quinze jours.
– Vous êtes sûre ? Je peux revenir dans quinze jours ?
– Oui oui, pas de problème, dit-elle en agitant la main. De toute façon, là, il y a un Français qui s’est pointé avec le Covid, tout l’étage va entrer en quarantaine.
– Je dois y aller aussi ?
– Non, toi c’est pas la peine.
Elle rassembla ses affaires tranquillement, mis son canotier et sortit.
Cinq mois plus tard, j’étais, enfin, officiellement israélienne. Recevoir ma carte d’identité se fit avec une facilité déconcertante dans les locaux de l’Agence Juive. J’achetai une barre de chocolat à la cafétéria pour fêter l’occasion et la manger dans le parc attenant : elle fondit sous l’effet de la chaleur et je m’en badigeonnai copieusement, sous l’œil indifférent d’un chat très occupé à se lécher là où le soleil ne brille pas.
