Le Misrad Hapnim ou l’Antre de l’Enfer, partie 1
Janvier 2020, Jérusalem
Misrad Hapnim, Queen Shlomziyon Street 1
La toute première confrontation avec le Ministère de l’Intérieur s’était plutôt bien passée. Je devais m’y rendre pour obtenir un visa étudiant. Donna, la secrétaire du centre où j’étudiais, pleine de commisération, m’avait préparée psychologiquement comme un enfant à qui on dit “ça fait juste un tout petit peu mal, après c’est fini” juste avant une prise de sang.
“Il faut y aller très tôt, pour avoir un ticket qui commence par L. Un ticket qui commence par L est un bon signe pour ton dossier. Il vaut mieux ne pas avoir un ticket qui commence par M. Ne t’inquiète pas trop, si jamais ça se passe mal, nous enverrons quelqu’un y retourner avec toi… Il y a quelques années c’était horrible mais tu verras, c’est nettement moins pire maintenant, il y a des sièges où tu peux t’asseoir pour attendre. Après, quand ce sera terminé, tu iras juste en face, et tu mangeras un croissant aux amandes à la française en pensant à moi.”
J’avais retenu trois informations essentielles du discours de Donna : elle était très gentille et m’avait promis que j’aurai une chaise et des viennoiseries. En chacun de nous sommeille un enfant de cinq ans.
Partie sur le sentier de la guerre, je ne reçus même pas de coups avec un gourdin en mousse. Une page fut collée sur mon passeport et je sortis sans autre forme de procès. Le service à la fameuse pâtisserie était atroce et le croissant aux amandes encore pire. Je ne savais pas encore que j’allais avoir la nostalgie de cette abomination culinaire. Heureux temps des cafés ouverts, des croissants imbibés de marzipan et des facilités administratives, qu’es-tu devenu ?
Juin 2020, Jérusalem, même lieu, un peu plus tard dans la matinée.
Je n’eus pas à attendre trop longtemps. Comme toujours, devant le Ministère de l’Immigration, il y avait trois files d’attente dehors et un préposé pour guider les égarés en leur faisant de grands signes. Ne lui manquait que le sifflet pour fluidifier la circulation.
Des Américains très polis avec leur demande d’extension de visa déjà remplie patientaient, anxieux et distingués. Un peu plus loin, des mères balançaient doucement leurs poussettes pou endormir leur progéniture sous le soleil déjà éblouissant.
J’entrai au bout d’une demie heure. En temps de Misrad Hapnim, ça ne valait que cinq minutes. Je gravis les escaliers qui menaient au deuxième étage et patientai avec mon ticket à la main, sur les startings-blocks pour décoller vers le guichet. Les chiffres s’égrenaient par la grâce d’une voix féminine aussi tonitruante que synthétique. Meah shivim veshmoneh, 178, GO.
Le type derrière la vitre me souriait de toute sa dentition éclatante et carrée. Je lui tendis les documents chèrement acquis pour une extension de visa. Il me regarda d’un air bonhomme puis se leva tranquillement. Revint avec une mignonne petite tasse en céramique de café chaud qu’il tenait avec précaution dans sa grosse pogne. Il faisait près de 40 degrés dehors et 18 à l’intérieur : la climatisation tournait à fond au grand dam des ours polaires.
Mâchoire d’acier, méticuleux et indolent, tapa des signes sur son ordinateur comme s’il voyait son clavier pour la première fois. Il prit avec délicatesse sa petite cuillère entre deux doigts séfarades sortis d’une choucroute strasbourgeoise et se mit à tourner avec application, les yeux rivés sur l’écran, la mine très concentrée. Il y mettait tout son cœur.
Je pouvais décomposer le mouvement de la cuillère et contempler les petites vagues qu’elle créait dans la mer brune. Les pires calembours me passaient par la tête, petit-café-dans-sa-culotte, puis tous les mots qui commençaient par le son “ka”, cacatoès, carafe, carafon, carafon rime avec girafon, heureusement qu’on ne peut pas faire la shehita des girafes, oui, mais les poules sont mignonnes aussi, et pourtant…
Trente minutes. Le temps s’étire des quatre points cardinaux jusqu’à l’infini. Il me gratifiait toujours de sa banane à dents blanches tout en poursuivant son geste giratoire. La tasse doit en avoir ras-le-bol, maintenant. Le cling-cling résonne tout le long de ma colonne vertébrale.
– Ima Tounisaï, ta mère est tunisienne ? demanda-t-il.
– Ken, oui…
Peut-être essayait-il d’établir une complicité ? C’était sans doute un sourire de connivence. Sa maman doit est être née à Tunis. Monsieur l’ami des Tounisaï se leva une fois de plus et partit en promenade pour une durée indéterminée.
C’est alors que je le vis se faire avaler par une porte tout au fond du purgatoire qui menait vers Dieu sait où.

