Le meurtre de Shirin Abu Akleh selon l’AFP

Affiches montrant la journaliste d'Al Jazeera Shireen Abu Akleh au bureau de la chaîne Al Jazeera, dans la ville cisjordanienne de Ramallah, mercredi, 11 mai 2022. (AP Photo/Nasser Nasser)
Affiches montrant la journaliste d'Al Jazeera Shireen Abu Akleh au bureau de la chaîne Al Jazeera, dans la ville cisjordanienne de Ramallah, mercredi, 11 mai 2022. (AP Photo/Nasser Nasser)

Qui a tué Shirin ?

Que savons-nous sur la mort de Shirin Abu Sakleh, journaliste d’Al Jazzera, tuée par balle à côté de Jénine ? Eh bien, nous savons ce que les médias veulent que l’on sache. Les événements bruts n’existent pas dans le monde médiatique. Ils sont construits par le dispositif discursif médiatique qui a, en général, des objectifs précis : la captation du lecteur, spectateur, auditeur et les bénéfices commerciaux que cette captation apporte. Donc la logique de la séduction et la logique du profit. La mort d’une journaliste dans une zone de conflit qui intéresse la planète entière est un excellent sujet qui satisfait à ces deux objectifs.

Cependant, ces deux logiques sont soumises aux principes déontologiques détaillés par la Charte de Munich (Déclaration des devoirs et des droits des journalistes). La charte est signée le 24 novembre 1971 à Munich. Elle sert de référence aux journalistes européens.

Voici des extraits (Charte déontologique de Munich) :

– Publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent ; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents.

– S’interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement ainsi que de recevoir un quelconque avantage en raison de la publication ou de la suppression d’une information.

Voyons comment l’Agence de Presse française respecte la déontologie journalistique.

Le 11 mai à 8h du matin la chaîne française France 24 publie une dépêche sur la mort d’une journaliste d’Al Jazzera:

 Une journaliste d’Al Jazeera tuée par le tir de l’armée israélienne

La journaliste Shireen Abu Akleh, une des plus connues de la chaîne arabe Al-Jazeera, a été tuée mercredi matin par un tir de l’armée israélienne alors qu’elle couvrait des affrontements dans le secteur de Jénine en Cisjordanie occupée, a constaté un journaliste de l’AFP.

(Lien de la dépêche ici)

Shirin Abu Sakleh couvrait les affrontements entre les terroristes recherchés par l’armée israélienne (pour ce qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir un rappel : Israël subit des attaques terroristes incessantes depuis le 22 mars, la dernière a emporté la vie de trois personne, de nouvelles attaques sont annoncées par le Hamas et l’armée était en train de rechercher ceux qui préparent de nouveaux attentats du côté de Jénine.)

Quelques minutes plus tard, l’AFP étoffe la dépêche, en faisant référence aux sources israéliennes mais aussi en présentant des informations qui n’ont rien à voir avec le meurtre de la journaliste.

Contactée par l’AFP, l’armée israélienne n’a pas commenté dans l’immédiat le décès de cette journaliste de la chaîne al-Jazeera qui intervient près d’un an jour pour jour après la destruction de la tour Jalaa, où étaient situés les bureaux de la chaîne qatarie dans la bande de Gaza, lors d’une frappe aérienne israélienne en pleine guerre entre le mouvement islamiste palestinien Hamas et l’Etat hébreu.

L’armée israélienne ne pouvait pas commenter le décès de la journaliste sans avoir fait une enquête sur les origines du tir, contrairement au journaliste de l’AFP qui, apparemment, dispose d’un don particulier de repérer les coupables sans être sur place et surtout sans aucune expertise balistique qui seule pourrait révéler les origines du tir. Mais ce n’est pas tout. Ceux qui ont corrigé la dépêche de l’AFP ont ajouté une information qui n’a rien à voir avec la mort de Mme Akleh, à savoir la destruction de la tour Jalaa.

Cela voulait probablement dire qu’Israël ne fait pas que tuer des journalistes, mais détruit aussi des « centres d’information » en général. Seulement, la dépêche omet de préciser que cette tour a été détruite car elle abritait des équipements militaires du Hamas. L’occultation fait partie des procédés propagandistes bien connus.

Les infos de France 24 sont publiées à 8h. Pourtant à 7h26, Israël communique que des tirs massifs ont été observés du côté palestiniens vers les soldats israéliens. Et que des journalistes pourraient être touchés par des hommes armés palestiniens.

Israël précise qu’une enquête va être menée pour définir qui est responsable du tir.

Nous avons donc plusieurs versions : l’AFP et la grande majorité des médias arabes accusent de manière unanime Israël, et la version israélienne, qui tout en prenant des précautions dues à l’incertitude sans expertise balistique, suppose que Shirin Abu Akleh est tuée par les tirs palestiniens.

D’ailleurs, un médecin légiste palestiniens affirme qu’à ce stade il est impossible de dire qui a tiré, les palestiniens ou les israéliens.

Voir ici

Tant que l’enquête n’est pas menée, il ne peut pas y avoir de condamnations, d’accusations, d’allégations de meurtre délibéré « orchestré » par l’armée israélienne.

Se pose alors la question pourquoi l’AFP s’est empressée d’accuser Israël au mépris de la charte susmentionnée alors même que, comme le montre l’interview avec la pathologiste palestinien, il est impossible de savoir à ce stade qui est coupable.

L’empressement de l’AFP est contraire à la déontologie journalistique. Mais personne ne dit rien en France. Personne ne s’excuse. Le « mal » inscrit dans le nom d’Israël sert de bouclier magique à toute pensée rationnelle. Le coupable ne peut être que du côté des Juifs. Cela fait inexorablement penser à une blague juive.

-Le temps est mauvais aujourd’hui

-C’est à cause du Gulfstream

-C’est un juif ?

-Non, un courant.

-Maçonnique ?

-Non, océanique

-D’Israël ?

-Non, des États-Unis.

-Ah bon, je parie qu’en Israël il y a du soleil en ce moment, et chez nous, il fait mauvais.

-Il fait nuit en Israël en ce moment.

-Et comment vous savez tout ça ? Vous êtes juif ?

Mais blagues à part, cet empressement est, en revanche, propice à inciter à la haine d’Israël déjà bien installée au sein de la communauté européenne. Il s’agit du poison instillé à doses régulières dans l’esprit des européens endoctrinés depuis des décennies.

à propos de l'auteur
Yana Grinshpun est linguiste et analyste du discours franco-israélienne. Elle enseigne actuellement à l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle. Ses recherches portent surtout sur les stratégies argumentatives à l’œuvre dans les discours militants et les discours de victimisation fondés sur la mise en œuvre de la doxa, de la mauvaise foi. Elle est également membre du réseau français de recherche sur l'antisémitisme et sur le racisme (RRA). Elle est l'une des auteurs du blog "perditions-ideologiques.com".
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