Le Maroc, Hamas et Israël : pour une paix durable

DOSSIER - Photo d'archive du 22 février 2020, le Maroc et Israël signent des accords sur les vols directs, la coopération financière, l'exemption de visa pour les diplomates et la coopération en matière de technologie de l'eau à la maison d'hôtes à côté du palais royal de Rabat, au Maroc. (AP Photo / Abdeljalil Bounhar, Dossier)
DOSSIER - Photo d'archive du 22 février 2020, le Maroc et Israël signent des accords sur les vols directs, la coopération financière, l'exemption de visa pour les diplomates et la coopération en matière de technologie de l'eau à la maison d'hôtes à côté du palais royal de Rabat, au Maroc. (AP Photo / Abdeljalil Bounhar, Dossier)

En Palestine, l’histoire se répète régulièrement, inexorablement, et impitoyablement. C’est toujours la même tragédie ; une tragédie que l’on pouvait prévoir, tant les données sur le terrain sont aveuglantes, mais qui continue de surprendre ceux qui prennent le silence des médias pour l’assentiment des victimes.

Chaque fois, la crise prend des contours particuliers et emprunte de nouvelles voies, mais elle se résume à une vérité claire : la persistance depuis des décennies des combats interminables des acteurs politico-militaires et de la souffrance stoïque des civils palestiniens et israéliens qui aspirent à la paix, à la tranquillité et au vivre-ensemble.

Le dernier épisode de violence entre l’armée israélienne et Hamas dans la bande de Gaza, du 10 au 21 mai, avant qu’un cessez-le-feu ne mette temporairement fin aux hostilités, a duré 11 jours de bombardements intenses et a fait des dizaines de morts des deux côtés, dont une soixantaine d’enfants palestiniens. Les échanges de tirs entre les deux belligérants ont atteint un niveau de violence jamais vu depuis deux ans, ravivant un conflit qui dure depuis plus de 60 ans entre l’État hébreu et la Palestine.

Au centre de cette nouvelle vague de violence se trouve Jérusalem-Est/al-Qods, le quartier musulman de la Ville Sainte, conquis et occupé par Israël depuis 1967 sans que la communauté internationale ne reconnaisse les droits d’Israël sur ce territoire. Il s’agit du cœur même du conflit israélo-palestinien, puisque l’État hébreu considère toute la ville comme sa capitale, alors que les Palestiniens revendiquent Jérusalem-Est/al-Qods comme la capitale de leur futur État indépendant, mais la violence s’est ensuite déplacée vers la bande de Gaza – un autre casus belli entre La Palestine et Israël, faisant craindre l’avènement d’une troisième infitada, une autre tragédie en série pour les peuples israélien et palestinien, qui aspirent tous deux profondément à une paix et une coexistence durables.

Cette dernière guerre entre Hamas et Israël a eu lieu à la suite de deux événements importants dans la région :

1La montée en puissance de l’Iran au Moyen-Orient en tant que puissance régionale aspirant à devenir nucléaire et la crainte du monde arabe sunnite d’une domination conséquente, comme cela se manifeste aujourd’hui férocement par le biais de ses mandataires au Yémen, au Liban, en Irak, en Syrie, etc. En effet, les Houthis armés de missiles balistiques et de drones iraniens menacent la stabilité et l’existence de l’Arabie Saoudite, le Hezbollah au Liban continue de prendre tout le pays en otage alors que son économie s’effondre et que son existence même est en danger, les milices chiites d’Irak Hachd Cha’bî font continuellement pression sur le gouvernement irakien pour qu’il chasse les Américains du pays et Assad et son armée continuent, aidés en cela par Hezboallah, à assassiner froidement les  Sunnites syriens ; et

2-L’avènement des Accords d’Abraham en tant que traité militaire et association économique unissant les Arabes sunnites, principalement le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Soudan et le Maroc, avec l’Arabie saoudite et le reste des pays du CCG (Conseil de coopération du Golfe) en arrière-plan et Israël avec l’Amérique derrière, pour contrer la puissance vorace et destructive de l’Iran et de ses mandataires hostiles et belliqueux.

Par conséquent, les Palestiniens se sont sentis abandonnés, trahis et oubliés tandis que la colonisation israélienne de leurs territoires et la judaïsation de Jérusalem-Est/al-Qods se poursuit sans relâche. Cependant, les derniers combats entre les Palestiniens et les Israéliens ont mis en lumière la tragédie palestinienne, une fois de plus, et la nécessité de revenir, pour de bon, à un scénario politique à deux États, pour une solution pratique à la détresse des Palestiniens et une paix durable pour eux et pour les Israéliens.

Ce nouveau développement dans la région signifie-t-il la fin des Accords d’Abraham ? Pour les islamistes de Gaza et du reste du monde arabe, la réponse est oui, mais pour les Arabes sunnites modérés, les Accords d’Abraham sont là pour de bon, car ils ne sont pas seulement un traité militaire visant à contrôler l’agressivité de l’Iran dans la région, mais surtout une association économique qui apportera en outre la paix et le bien-être à tous. Alors que les islamistes veulent un monde arabe sunnite similaire à l’Iran dans sa théocratie et son zèle religieux, la majorité des Arabes veulent des emplois, de la dignité et la démocratie.

Le magazine d’information marocain Le Desk dans son numéro 688 du 27 mai 2021, dans un article intitulé : « Comment Israël veut amener Hamas à se plier aux Accords d’Abraham » soutient, par la plume du journaliste Mohammed Khadra, qu’Israël veut donner au Hamas l’illusion de la victoire pour l’amener à la table des négociations afin de mettre un terme définitif au conflit israélo-palestinien et aller de l’avant avec les Accords d’Abraham comme plateforme de la future association économique arabo-israélienne. Pour cette publication marocaine en ligne, cette mini guerre Hamas-Israël s’est produite au moment où le parti islamiste arabo-israélien Ra’am d’Abbas Mansour négociait son entrée dans la coalition gouvernementale de Bennett-Lapid qui a évincé Natanyahou.

Dans ce scénario irréaliste et absurde mais vrai dans la vie réelle, d’un côté Hamas islamiste arrosait Israël avec ses missiles balistiques de sa propre conception, semant la terreur dans ses rangs et menaçant le pays de l’apocalypse, de l’autre, le parti islamiste arabo-israélien Ra’am se préparait à prendre place au sein du gouvernement de coalition israélien de Bennett-Lapid.

Les Accords d’Abraham sont donc plus que jamais d’actualité et, à long terme, après la phase initiale, d’autres pays arabes se joindront à eux, sans doute, y compris les pays dits « progressistes », afin de partager ses avantages économiques. Pour l’instant, les Émirats arabes unis et le Maroc poursuivent l’application de cette association sur le terrain. Le ministre israélien des Affaires étrangères Lapid a visité officiellement  les EAU qui ont, par la suite, ouverts une ambassade à Tel Aviv tandis que le Maroc se prépare à accueillir ses premiers touristes israéliens fin juillet, un afflux de visiteurs qui redonnerait le sourire au tourisme marocain après l’horrible période de vaches maigres de 18 mois de pandémie.

En effet, près d’un million de juifs marocains vivent en Israël, le gouvernement actuel compte 3 femmes ministres d’origines marocaines ainsi qu’un homme, qui sont émotionnellement et religieusement liées au Maroc comme tous les Juifs marocains. Ainsi, le Maroc espère qu’avec le temps, des milliers de ces personnes, dont le départ a été regretté par les Marocains, visiteront d’abord leur patrie et y investiront ensuite en signe d’amour renouvelé et d’expression de gratitude envers un pays qui ne les a jamais oubliés et qu’ils chérissent dans leur cœur, en retour.

Après la fin des combats entre le Hamas et Israël, Haniyeh s’est rendu dans certains pays du Moyen-Orient, puis en Afrique du Nord, au Maroc précisément, pour rencontrer ses homologues islamistes du Parti de la Justice et du Développement -PJD-, au pouvoir. Il a eu des entretiens avec le chef du gouvernement Saaddine al-Othmani en sa qualité de chef du PJD. Haniyeh a été reçu par d’autres partis politiques qui ont célébré son étonnante « victoire » contre Israël.

Cependant, le Maroc officiel a déclaré que la visite était « privée » et, ainsi, le Roi du Maroc n’a jamais reçu Haniyeh. Toutefois, pendant que Haniyeh visitait le Maroc, le Roi a félicité officiellement Bennett pour sa victoire au poste de premier ministre et apparemment un ministre marocain du cabinet d’al-Othmani s’est rendu en Israël pour participer à une activité officielle, question de préserver les équilibres politiques nécessaires.

Tous ces agissements politiques marocains laissent pantois et on se demande ce qui se passe dans l’ombre et dans les coulisses, en réalité, et comme Shakespeare le dit dans Hamlet : « Bien que ce soit de la folie, il y a de l’astuce dedans« . L’astuce, c’est qu’il semble que le Maroc essaie une fois de plus, comme dans le passé avec Arafat, d’amener les Palestiniens et les Israéliens à la table des négociations autour du scénario des deux États, cette fois, pour mettre fin aux souffrances des Palestiniens et des Israéliens et inaugurer une nouvelle ère de prospérité dans la région MENA. S’agit-il d’un pur vœu pieux ou d’un rêve éveillé qui deviendra réalité, seul le temps nous le dira ?

à propos de l'auteur
Analyste politique et professeur universitaire spécialisé en anthropologie sociale et politique de la région MENA et en judaïsme marocain.
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