Le Maroc et la reprise des relations avec Israël

Pphoto d'archive du 23 décembre 2020, les drapeaux nationaux d'Israël et du Maroc sont projetés sur les murs de la vieille ville de Jérusalem, avec le mot "paix" en anglais, hébreu et arabe. (AP Photo/Maya Alleruzzo, dossier)
Pphoto d'archive du 23 décembre 2020, les drapeaux nationaux d'Israël et du Maroc sont projetés sur les murs de la vieille ville de Jérusalem, avec le mot "paix" en anglais, hébreu et arabe. (AP Photo/Maya Alleruzzo, dossier)

Le Maroc et Israël : reprise des relations antérieures

Le rapprochement entre le Maroc et Israël remonte à plusieurs années, notamment dans les domaines économique et commercial. La décision marocaine n’est donc pas une question de reconnaissance, mais plutôt une reprise des relations antérieures. Avec la reprise, les échanges commerciaux avec Israël pourraient désormais se développer davantage. Car le Royaume a accédé à une vieille demande israélienne : l’établissement d’une liaison aérienne directe pour le transport des membres de la communauté juive marocaine et des touristes israéliens de et vers le Maroc. La reconnaissance du Sahara marocain par les États-Unis, en contrepartie de la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël, promet également des avantages économiques énormes – même si elle risque de susciter des tensions avec l’Algérie et le Polisario.

Cependant, il est erroné de prétendre que la récente reprise officielle des relations n’est « que » le retour à un ancien état des choses, en réalité c’est beaucoup plus : une coopération économique tous azimuts, une alliance militaire contre le terrorisme et l’extrémisme religieux, et un vœu partagé de contribuer vigoureusement à l’instauration de la paix entre Israéliens et Palestiniens. En 1994, peu après le premier accord d’Oslo entre les Palestiniens et Israël, le roi Hassan II avait noué des relations diplomatiques avec ce dernier à un niveau subordonné (sans ambassadeur).

En prenant cette décision, le Maroc est devenu le troisième pays arabe, dans le temps, – après l’Égypte et la Jordanie – à établir des relations officielles avec l’État juif. Mais le roi actuel, Mohammed VI, les a finalement rompues le 21 octobre 2000, après le déclenchement de la deuxième Intifada, en signe de soutien aux Palestiniens.

Aujourd’hui encore, le roi Mohammed VI, lui-même, a pris l’initiative d’appeler le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas et de souligner le soutien indéfectible de son pays à la cause palestinienne, à la suite de la reprise des relations avec Israël le 10 décembre 2020. D’autres responsables marocains, dont le Premier ministre Othmani et le ministre des Affaires étrangères Bourita, se sont fait l’écho de cette mesure. Et il convient de noter qu’en contrepartie les hauts responsables de l’AP sont restés largement silencieux sur cette dernière normalisation marocaine avec Israël – ce qui contraste fortement avec leurs récentes tirades contre les démarches similaires des EAU, du Bahreïn et du Soudan.

Une toile de fond historique avec une signification contemporaine

Il faut, toute fois souligner, en même temps, que l’amitié du Maroc pour Israël a de profondes racines historiques, culturelles, religieuses et même personnelles. Un lien particulier unit les deux pays, reposant en partie sur la communauté juive marocaine avec laquelle le Maroc n’a jamais rompu. Certes, cette communauté n’a pas été directement impliquée dans le nouvel accord de normalisation, en réalité, elle a été surprise autant que le reste du monde. Mais les dernières affirmations des responsables marocains selon lesquelles l’héritage de la minorité juive du pays constitue la toile de fond des relations avec Israël est bien plus qu’une simple rhétorique, c’est un fait historique.

La Constitution de 2011 consacre même dans son préambule la richesse et la diversité des composantes spirituelles et culturelles (dont celle de la tradition hébraïque) qui forgent l’identité des Marocains. Le document précise qu’en tant qu’

“Etat musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. La prééminence accordée à la religion musulmane dans ce référentiel national va de pair avec l’attachement du peuple marocain aux valeurs d’ouverture, de modération, de tolérance et de dialogue pour la compréhension mutuelle entre toutes les cultures et les civilisations du monde. “

Le judaïsme et les Juifs sont presque aussi vieux que le Maroc lui-même. En effet, leur premier afflux remonte probablement aux environs de 70 après J.-C., juste après la destruction romaine du deuxième temple de Jérusalem. Depuis les Juifs ont vécu sans interruption au Maroc jusqu’à leur migration massive vers Israël, au lendemain de la création de cet État en 1948. Ils habitaient partout dans le pays : dans les villages, les villes et les cités, et vivaient principalement du commerce, des échanges et de la finance. En raison de leur grande expérience dans le commerce international, les sultans marocains, à travers l’histoire, les ont nommés comme les agents financiers et commerciaux du pays : tujjâr as-sultân.

Un bon exemple de coexistence interconfessionnelle au Maroc peut être observé dans la ville de Sefrou, située à 30 kilomètres au sud de Fès. A Sefrou vivaient musulmans et juifs en harmonie, au point qu’ils vénéraient le même « saint » enterré dans une grotte d’une montagne voisine. Le site était appelé, avec tact, « Kaf al-Moumen » (grotte des fidèles) parce qu’il était un sanctuaire religieux pour les musulmans et les juifs, et que les temps de culte étaient également répartis.

L’exemple de Sefrou, connu sous le nom de Petite Jérusalem en raison de son importante population juive dans la première partie du siècle dernier, n’est pas unique au Maroc ; on le retrouve dans d’autres endroits comme Debdou, Azrou, Fès, Rabat, Meknès, Marrakech, etc. Dans tous ces endroits vivaient d’importantes communautés de Juifs qui pratiquaient leur foi et leurs métiers en toute paix et harmonie. Ils étaient des Marocains à part entière et, à ce titre, jouissaient de tous les droits et obligations de leurs frères musulmans.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la France occupée par les nazis a voulu persécuter les Juifs du Maroc, le roi Mohammed V a résisté à cet ordre. Il a appelé à la persécution de tous les Marocains, si cela devait arriver, au motif qu’ils ne sont pas différents de ses autres sujets dont il est responsable de leur sécurité.

Suivant les traces de son père, le roi Hassan II a traité les Juifs marocains avec une grande déférence. Il a nommé l’un d’entre eux, André Azoulay, comme conseiller royal, poste qu’il occupe toujours aujourd’hui, et a joué un rôle déterminant dans le rapprochement de l’Égypte avec Israël en 1977, sous la direction d’Anouar el-Sadate, puis dans les contacts politiques entre Palestiniens et Israéliens qui ont abouti aux accords d’Oslo en 1993.

Résumant les différentes influences extérieures sur le Maroc, feu le roi Hassan II décrivait son pays comme un arbre qui a ses racines en Afrique, son tronc dans le monde arabo-musulman et ses branches en Europe. Aujourd’hui, les Marocains mettent fièrement en avant leur identité multiple et composite – amazighe, arabe, islamique, juive, africaine, andalouse et méditerranéenne – ainsi que leur tolérance et leur acceptation de l’autre qui ont fait leurs preuves.

À cet égard, l’actuel roi Mohammed VI n’est pas différent de ses prédécesseurs. Il est un homme de dialogue et de coexistence. En conséquence, le Maroc est aujourd’hui un havre de paix, de tolérance et de coexistence entre différentes religions et cultures.

La fierté de l’héritage juif marocain

Le Maroc est aujourd’hui le pays arabe le plus fier de son héritage juif et, d’une manière générale, les Marocains regrettent ouvertement le départ des Juifs pendant la période 1948-1973. Ceci a été remarquablement illustré dans un documentaire intitulé « Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah« , réalisé par Kamal Hachkar et projeté dans le monde entier. Officiellement, depuis l’époque du feu le roi Hassan II, tous les juifs marocains qui sont partis en Israël possèdent toujours la nationalité marocaine et peuvent revenir au pays quand ils le souhaitent.

Plus récemment, le gouvernement marocain, à l’initiative du roi Mohammed VI, a lancé en 2010 un programme de réhabilitation des cimetières, synagogues et autres monuments juifs. Ainsi, 167 sites ont été réhabilités dans 14 régions, et un livre intitulé « Réhabilitation des cimetières juifs du Maroc – La maison de la vie » a été présenté au grand public en février 2015 à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, dans le cadre de l’exposition-événement « Maroc contemporain. » Pour Serge Berdugo, le représentant de la communauté juive marocaine dans le pays :

“Cette manifestation a une forte portée symbolique et hautement religieuse et reflète l’attachement du Royaume aux valeurs de modération, de dialogue et de respect d’autrui. C’est l’expression d’une réalité et d’une culture ancrées dans la longue histoire du Royaume. “

Le Maroc est aujourd’hui le seul pays du monde arabe à enseigner l’histoire de la Shoah dans ses écoles et à posséder un musée exclusivement consacré aux traditions et à la culture matérielle des Juifs, qui ont vécu dans le pays pendant plus de deux millénaires. Certains d’entre eux y vivent encore aujourd’hui, dans la paix, la dignité et le respect, bien que leur population ait diminué de 250 000 personnes de 1948 à 1967 à environ 5 000 actuellement. La communauté juive marocaine se trouve maintenant principalement à Casablanca et est connue pour être à la fois très active dans le développement économique du pays et très patriotique.

Des partenaires enthousiastes en Israël – mais jusqu’où cela ira-t-il ?

La communauté d’Israéliens d’origine marocaine au nombre de près d’un million reste, quant à elle, attachée à sa patrie historique et ne le cache pas. Certains occupent de hautes fonctions dans l’administration israélienne : pas moins de cinq ministres du gouvernement Bennett-Lapid, installé récemment, sont d’origine marocaine. Depuis vingt ans, c’est principalement à travers les « échanges culturels » avec cette communauté que les relations entre le Maroc et Israël se sont poursuivies sans relâche.

Maintenant que des liens diplomatiques et commerciaux ont été rétablis, on peut s’attendre à ce que cette population numériquement et politiquement importante joue un rôle de soutien important, parallèlement à des échanges croissants dans les domaines de la sécurité, des affaires, des sciences/de médecine/d’environnement et autres. Par conséquent, même si ces accords bilatéraux n’aboutissent pas à une normalisation complète, sur le champ, on peut s’attendre à ce que, pour l’instant, les liens pratiques et personnels s’épanouissent durablement.

Peut-être cela pourrait-il également produire des dividendes de paix régionaux plus larges, car le Maroc a autrefois contribué aux ouvertures égyptiennes et palestiniennes vers Israël. Le royaume est prêt à remplir à nouveau ce rôle. Récemment, le chef du Hamas, Haniyyeh, a visité « officieusement » le Maroc et cela pourrait être le prélude à une démarche marocaine calculée pour amener les belligérants israélo-palestiniens à la table des négociations comme par le passé.

La question de savoir jusqu’où les Israéliens, les Palestiniens ou d’autres peuvent choisir de suivre cette voie reste ouverte. Ce vœu pieux deviendra-t-il réalité alors que les relations bilatérales maroco-israéliennes entrent dans une nouvelle phase de coopération pour leur bénéfice mutuel avec un nouvel élément, et espérons-le durable, qu’est la bénédiction américaine ? Amen.

à propos de l'auteur
Analyste politique et professeur universitaire spécialisé en anthropologie sociale et politique de la région MENA et en judaïsme marocain.
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